En Chine : les revers de la prise de conscience des dangers de la pollution extérieure.

October 14, 2018

Introduction 

 

En sciences économiques, le développement miraculeux de la Chine est souvent cité en exemple. Et en effet, depuis l’ouverture du pays par Deng Xiaoping en 1978, la population est rapidement sortie de la pauvreté et bénéficie désormais d’un confort auquel les séniors chinois ayant connu le Grand Bond en avant, n’auraient jamais cru accéder. Le développement chinois s’est principalement reposé sur les prouesses de l’industrie et a donné lieu à une industrialisation galopante. Ces deux phénomènes ont conjointement contribué à l’amélioration de la santé des populations chinoises en guérissant l’épidémie de la faim que subissait le pays et en offrant l’abondance. En deux décennies, la Chine a vu l’émergence d’une classe moyenne qui achète désormais des produits européens et adopte des modes de vie occidentaux. L’ouverture a également incité le pays à développer des mécanismes de surveillance sanitaire et épidémiologique parmi les plus performants du monde, contribuant à éradiquer la variole, véritable fléau de l’ère Mao. 

 

Mais l’industrialisation et l’urbanisation ont également apporté un effet moins désirable : la pollution atmosphérique. Dénoncé dès les années 1990 par de nombreuses associations2 et par des membres de la communauté scientifique3, le smog pékinois est désormais une préoccupation majeure. Le nombre de personnes portant des masques chirurgicaux en témoigne, les Chinois s’inquiètent des conséquences que peuvent avoir ces polluants sur leur santé. Cette prise de conscience est nécessaire ; et par bien des aspects, elle s’avère salutaire. 

 

Je démontrerai cependant dans cette contribution que ce qui est devenu une « obsession » pour la pollution extérieure a des effets sanitaires délétères sur ces populations, encore largement ignorés dans le débat public.

 

L’exemple de Chai Jing est à cet égard significatif. Personnalité visible dans la lutte contre la pollution extérieure, la journaliste en vient à expliquer, au cours de ses nombreuses conférences dans le pays et dans ses vidéos, qu’en raison des dangers du PM2.5 à l’extérieur, elle avait décidé d’interdire à sa petite fille d’aller courir dehors, puisqu’une personne pratiquant un effort physique respirait en moyenne 5 à 10 fois plus, et consommait donc plus de polluants4. Elle avoue également sceller les fenêtres de sa maison et affirme avoir évité au maximum le contact avec les espaces extérieurs au cours de sa grossesse. Cette réaction protectrice d’une mère envers son enfant contre les dangers d’une menace visible (le nuage de pollution) est compréhensible ; elle n’en demeure pas moins dangereuse. 

 

Effrayés par le nuage de pollution à l’extérieur, les Chinois préfèrent, comme Chai Jing, ne pas s’exposer et restent donc enfermés à l’intérieur. Dans cette contribution, j’expose les dangers de ces réactions intuitives qui causent 1) une exposition accrue à la pollution intérieure, dont les implications sanitaires sont au moins aussi graves que celles de la pollution extérieure ; 2) des phénomènes de plus en plus prégnants de sédentarité parmi les populations, ayant des implications graves en termes de surpoids et d’obésité notamment. 

 

Cette contribution s’articulera autour de la question de recherche suivante : dans quelle mesure peut-on considérer que la prise de conscience salutaire des dangers de la pollution extérieure s’est traduite en conséquences sanitaires majeures largement ignorées du débat sanitaire chinois ? 

 

La pollution extérieure est un problème sanitaire sérieux pour les 1,379 milliard de Chinois(I). En souhaitant échapper à ce nuage de fumée cependant, ils s’exposent à d’autres dangers. Enfermés, ils s’exposent démesurément à la pollution intérieure, dans des logements parfois insalubres, et mal ventilés (II) ; immobiles, ils délaissent la pratique sportive et demeurent de plus en plus longtemps chez eux, conduisant à des résultats inquiétants en termes d’obésité (III).

 

 

1. La prise de conscience du fléau de la pollution extérieure.

 

A) Un problème sérieux

 

La pollution atmosphérique est un problème environnemental et sanitaire majeur en Chine. Comme le rappelle Margaret Chan5, 60% de l’énergie du pays est encore produite avec du charbon, en particulier dans le secteur industriel. La Chine est ainsi le plus gros émetteur de dioxyde de carbone au monde. 

 

Le nuage de pollution. Ainsi, à Beijing, en 2014, 175 jours ont été pollués en un an. A Tianjin, ce nombre atteignait les 197 jours ; 152 jours à Shengyang, et jusqu’à 264 jours à Shijiazhuang6. Chai Jing le soulignait donc avec raison, en Chine, le ciel est rarement bleu, les nuages, rarement blancs, et les étoiles ne sont pas visibles. 

 

Quels polluants ? Afin d’évaluer la composition du nuage, Chai Jing, accompagnée d’une équipe de recherche de l’Académie chinoise des sciences a réalisé l’expérience de porter un filtre pendant 24 heures. En fin de journée, les résultats ont de quoi effrayer : la concentration de polluants est de 305.91 microgrammes par mètre cube. 15 substances cancérigènes sont identifiées, dont le benzopyrène7.  

 

B) Aux conséquences réelles

 

De tels taux ne sont pas sans conséquences sur la santé des habitants chinois. Ainsi, l’ancien ministre de la santé chinois, Zhu Chen avait déclaré en 2014 que chaque année, à cause de la pollution atmosphérique, le nombre de décès prématurés s’élevait à 500 000. 

 

La santé environnementale n’étant pas une discipline développée en Chine, il apparait difficile d’obtenir des chiffres fiables quant à ces corrélations entre la pollution et ces pathologies. Ainsi, Chai Jing, qui a pourtant travaillé en étroite collaboration avec l’Académie des Sciences de Chine emploie-t-elle des propos vagues, nous disant : « Quand la valeur de PM2.5 augmente, le taux de mortalité augmente également ». 

 

Divers effets sur la santé peuvent néanmoins être soulignés. Les particules sont classifiées parmi les cancérigènes de première classe. Dans une animation qu’elle a réalisée et qu’elle présente dans son documentaire, Chai Jing identifie ainsi un lien de causalité direct entre les particules et la contraction de maladies respiratoires, d’hypertension, thrombose. 

 

La pollution touche également le cœur, avec le développement de cas d’ischémie du myocarde, de blessures du myocarde, des turbulences du rythme cardiaque et des infections du myocarde. Cela a été prouvé par Bourdrel8, la pollution de l’air contribue à la prévalence de maladies cardiovasculaires. En effet, dans une synthèse récente sur le sujet, il a démontré, à partir d’expériences sur des animaux, que l’exposition à de la pollution combinée à la consommation de nourriture grasse favorisait des dépôts au niveau vasculaire. 

 

En Chine, le problème est d’importance. Les IHD représentent en effet 8, 55% de la baisse de l’espérance de vie en bonne santé. Les infarctus représentent quant à eux, 11,14% de la réduction de l’espérance de vie en bonne santé9. La pollution atmosphérique n’en est pas bien entendu la seule variable explicative et une éradication de la pollution dans les centres urbains chinois ne permettraient certainement pas l’éradication subséquente des maladies cardiovasculaires. Aussi, l’adoption de modes de vie occidentaux et la consommation accrue de produits européens seraient à interroger ici. La santé environnementale est une discipline requérant une approche globale et intersectorielle. Mais la pollution atmosphérique étant un des facteurs de ce développement des maladies chroniques depuis la fin des années 1990, s’y intéresser est essentiel. 

 

La pollution atmosphérique, en introduisant des particules fines dans l’organisme, qui parviennent à s’infiltrer dans plusieurs tissus et canaux qui conditionnent le fonctionnement des organes vitaux (poumons, coeur, mais également foie et système rénal), favorise le développement de pathologies graves au sein de la population. Pour toutes ces raisons, la pollution atmosphérique est devenue, au cours des deux dernières décennies, un problème de santé publique majeur, dont les autorités et l’opinion publiques se sont désormais emparées. 

 

C) Dont la prise de conscience est désormais effective.  

 

Une prise de conscience étatique.

 

Face aux dangers que représentait l’augmentation des taux de pollution dans les principales municipalités chinoises, le gouvernement central mais également les bureaux de province, ont mis en place, depuis la fin des années 1990, un ensemble de mesures de surveillance parmi les plus performants du monde, tout du moins en théorie.

 

Les objectifs des autorités y sont simples :

1. Surveiller ; 

2. empêcher de nouvelles émissions ; 

3. réduire les émissions existantes. 

 

Surveiller. Margaret Chan [10] le rappelle, la Chine dispose aujourd’hui d’un système parmi les plus performants de surveillance de la pollution en temps réel, accompagné d’un système d’alerte. Le gouvernement, sous l’impulsion de l’ancien ministre de la santé Zhu Chen a également initié des investissements massifs dans le secteur de l’énergie, avec l’objectif d’abandonner le charbon à l’horizon 2030, au profit des énergies nucléaire, solaire et éolienne. En outre, les gouverneurs de province jouent également un rôle majeur dans la prévention de la pollution atmosphérique. Ainsi, selon la hiérarchie administrative chinoise, ce sont eux seuls, qui au niveau de la province, peuvent contribuer à déplacer les centrales à charbon et les usines de ciment en dehors des centres urbains. 

 

Empêcher : la santé au cœur des politiques publiques chinoises. Eu égard à la santé, l’année 2016 a constitué un véritable tournant. En août, le président Xi Jinping a en effet fait de la santé une priorité nationale (????), suite à l’approbation par le Comité central chinois du programme pour une Chine en bonne santé à l’horizon 2030 (??2030?). Cette décision constitue un pas de géant. En effet, comme le rappelle Xi dans son discours à la conférence nationale sur la santé, « si la santé n’est pas universelle, il ne peut pas y avoir de société aisée à tous points de vue ». La santé est donc désormais au centre de tout l’appareil d’élaboration des politiques du pays. Les implications sont colossales. Tout projet de loi, industriel, commercial, économique, énergétique, aura désormais à prendre en compte le facteur sanitaire avant approbation par le Comité central. A cette occasion, le président a également évoqué le problème de la pollution atmosphérique, rappelant qu’il était plus que jamais nécessaire d’instaurer un système d’évaluation des effets sur la santé de tous les plans quinquennaux, et en particulier, de tous les grands projets d’infrastructures, qui, en particulier, dans le secteur de l’industrie, contribuent pour une grande partie aux émissions de particules et de polluants. 

 

Réduire. Les autorités se sont emparées du problème. L’exemple le plus significatif en est certainement la « loi pour la prévention et le contrôle de la pollution de l’air ». Ambitieuse, la loi n’en demeure pas moins, comme tout produit politique, un compromis. En ce sens, elle comporte des ambiguïtés qui la rendent, à bien des égards, inopérante. Cette dimension est soulignée par Chai Jing. Ainsi, la clause 53 de la loi « sur la prévention et le contrôle de la pollution atmosphérique », datant de 2002 autorise les autorités à « saisir et détruire les véhicules dont les émissions ne respectent pas les standards fixés par la loi ». Cependant, aucun article de la loi ne fixe l’autorité responsable de cette saisine. Aussi, les différentes autorités, ministère de la santé, ministère de l’industrie, bureau provincial pour la protection de l’environnement, bureau provincial pour la sécurité de la circulation, tous se renvoient la responsabilité d’implémentation de cette mesure. Cela n’est pas nouveau : quand tout le monde est responsable, personne ne l’est. Aussi, aujourd’hui, les véhicules défectueux et polluant au-delà des limites prévues par la loi ne sont pas saisis. 

 

La prise de conscience au sein de la société civile.

 

La prise de conscience ne s’effectue pas seulement au niveau des autorités. Au sein de l’opinion publique également, les habitants, en particulier dans les centres urbains, réalisent de plus en plus les dangers inhérents aux émissions de particules. 

 

Ainsi, des figures emblématiques, à l’instar de Chai Jing émergent, pour dénoncer les dangers du smog. Afin de saisir l’influence de ces figures, j’ai au cours des dernières semaines, fait circuler à mes connaissances en Chine, un questionnaire, qu’ils ont ensuite fait parvenir à leurs réseaux et amis. 37 personnes m’ont répondu11. Les personnes interrogées avaient entre 19 et 67 ans, 23 étaient des hommes, 14 étaient des femmes. Toutes connaissaient Chai Jing (100% - 37 personnes). Sur les 37 personnes, 34 avaient vu son intervention, représentant 91 % de l’échantillon. Le résultat est saisissant. 

 

En outre, 59,4% (22) des personnes interrogées dans cet échantillon portent un masque chirurgical à Pékin et dans les grands centres urbains. Sur ces 22 personnes, 18% (4 personnes) en portaient un avant le visionnage du documentaire, 36% (8 personnes) avouent avoir commencé à le porter après avoir vu le documentaire, et 45% (10 personnes) ont commencé à le porter après avoir vu Chai Jing, sans aller jusqu’à dire que le documentaire ait été décisif dans ce choix. Sans vouloir généraliser au 1,3Mds de Chinois, l’influence de la journaliste est ici significative.

 

Cette prise de conscience est salutaire. Elle permettra certainement à terme, que soient mises en œuvre les mesures des autorités pour la réduction des émissions polluantes. Nous le savons, l’opinion publique est à même de faire changer les politiques, et ce, même dans un régime relativement fermé à la participation citoyenne, comme la Chine. Cette prise de conscience devrait également permettre une responsabilisation de chacun. Chai Jing le cite, chaque petit commerce peut régulariser ses évacuations via des filtres, remettre ses véhicules aux normes, consommer du fuel en règle, ou bien consommer du charbon correctement lavé. Lutter contre la pollution extérieure est nécessaire, et cela demandera la participation de chacun. 

 

Cependant, face à ce qui est devenu une forme « d’obsession » pour la pollution extérieure, se développent des effets sanitaires indirects et délétères. Nous en identifions au moins deux. Premièrement, craignant les fumées extérieures, les Chinois préfèrent s’enfermer chez eux et calfeutrer les fenêtres. S’y sentant plus en sécurité, ils oublient – ou ignorent – que la pollution intérieure est tout aussi, sinon plus, dangereuse que la pollution extérieure. Deuxièmement, immobilisés par le smog, ils délaissent leurs loisirs traditionnels : tai chi, sports en extérieur, parcs de jeux etc. privilégiant des loisirs intérieurs, jugés plus sûrs. Ces nouveaux comportements, largement calqués sur un modèle occidental considéré comme prestigieux, conduisent à un développement de la sédentarité et à une obésité prégnante, en particulier infantile, et qui devient un véritable défi de santé publique pour le pays.

 

2. « Vivons mieux, vivons calfeutrés ». L’oubli de la pollution intérieure. 

 

A) Avec Chai Jing, une surexposition à la pollution intérieure. 

 

Dans sa présentation sur la pollution extérieure, Chai Jing aspire principalement à dresser des recommandations à destination des pouvoirs publics. En certaines occurrences cependant, la maman partage des anecdotes personnelles, censées montrer la marche à suivre pour les parents, qui comme elle, s’inquiètent de la santé de leur enfant. Ainsi, Chai Jing raconte que, craignant que son bébé ne souffre des conséquences de la pollution extérieure, elle a décidé de lui interdire au maximum de sortir. Aussi raconte-t-elle, que quand sa fille, collée à la fenêtre, lui demande si elle peut sortir courir dehors, elle a dû refuser, arguant : “c’est plus sûr pour toi à l’intérieur”. 

La maman ajoute, « j’ai scellé chaque trou dans les portes et les fenêtres de ma maison ». 

 

Les implications sont dangereuses. La pollution intérieure, si elle est moins connue du grand public, n’en reste pas moins tout aussi dangereuse en termes de conséquences sanitaires. Un des principaux moyens de lutte contre les effets de la pollution extérieure, mis en avant en de nombreuses instances par l’OMS, est la ventilation. Dans son rapport sur la pollution intérieure en Chine12, l’OMS rappelle ainsi, « whether windows are open or closed and the number of placement of rooms will have some bearing on monitoring results ». L’OMS n’est pas la seule organisation à mettre en avant les dangers de l’enfermement. Nous le savons, les assurances et fonds d’investissement sont souvent les institutions les plus exigeantes en termes de santé environnementale. Ici, le fonds d’investissement privé, JLL fait figure de lanceur d’alerte. Très présent sur la scène de l’immobilier chinois, le fonds d’investissement rappelle : « As Beijing shuts its schools, halts construction and urges residents to stay behind closed doors, it’s not only the air outside buildings which is a cause for concern – indoor air quality is also proving to far below par »13. Le groupe immobilier a ainsi mené une recherche dans 160 bureaux à Pékin, au cours du second semestre 2015 ; là où la majorité des Pékinois passent leur journée. Les résultats sont nets : l’air intérieur est tout aussi pollué que l’air extérieur. 

 

B) Dont le problème est pourtant essentiel.  

 

Le terme pollution intérieure peut apparaitre vague, et recouvre de nombreuses réalités. Quels sont donc concrètement les problèmes posés par la surexposition à l’air intérieur ? Et quelles sont les pathologies qui peuvent en découler ? Toute analyse de santé environnementale doit s’opérer en contexte. En ce sens, la caractérisation que nous nous proposons de donner ici ne pourra s’appliquer qu’à la Chine, en l’état actuel de nos connaissances. 

 

Quels polluants ? La pollution intérieure n’est pas simplement le résultat de l’intrusion des particules de pollution extérieure (PM2.5) dans les foyers. L’environnement intérieur est lui aussi vecteur de pollution, qui, en cas de surexposition peuvent créer des pathologies tout aussi importantes que la pollution extérieure. Le 27 mars dernier, The Guardian s’inquiétait justement de la dégradation de l’air intérieur en Chine. En sus du PM2.5, l’environnement intérieur chinois testé, aussi bien dans les domiciles que dans les bureaux, contient du formaldéhyde, du dioxyde de carbone, et des composants organiques volatiles (VOCs), c’est-à-dire des gaz émis par des matériaux de construction de faible qualité, des meubles, peintures et adhésifs. La conclusion de The Guardian est claire : « Even in very polluted cities, indoor air quality can be worse than the air outside »14. 

 

La base de données de l’OMS, a procédé entre 1980 et 1994 à une typologie complète des formes de pollution intérieure observables en Chine : « most indoor pollution in China is due to household use of unprocessed solid fuels in cooking and heating stoves. 15» Des millions d’habitants en Chine cuisinent toujours en à l’aide de foyers à combustion ouverte. A ce titre, « millions of people seem to be regularly exposed to indoor sulfur dioxide (S02) and particulates at magnitudes similar to those associated with the notorious fatal smog episodes in London and Donora, Pennsylvania ». Les polluants les plus communs associés à ces foyers à combustion ouverte seraient : le SO2 (dioxyde de sulfure), le monoxyde de carbone, et des particules en suspension, qu’elles soient totales (TSP) ou seulement dans leur fraction inhalable (PM10). Les recherches menées par l’OMS montrent également la présence de benzopyrene (BaP), un produit chimique démontré cancérigène. 

 

Enfin, l’usage encore très répandu de l’amiante dans les travaux de construction et les revêtements chinois participe largement à l’altération de l’environnement intérieur pour des millions d’habitants chinois.  

 

Comme pour la pollution extérieure, la pollution de l’environnement intérieur est vectrice de nombreuses maladies chroniques. 

 

Comme le démontrent Mumford, He, Chapman et. al.16, un foyer à combustion ouverte de charbon non lavé entraine un risque accru de contracter un cancer des poumons. Etudiant les habitants du district de Xuan Wei, dans la province de Yunnan, ils démontrent que « lung cancer mortality is more closely associated with indoor burning of « smoky coal », than with tobacco smoking ».

 

En outre, un des produits précédemment cités, le formaldéhyde se retrouve naturellement dans les phénomènes de combustion mais est également présent dans certains produits détergents. Bien que l’étude ne repose pas à proprement parler sur le cas chinois, l’étude PARIS (Pollution and Asthma Risk : an Infant Study), a montré un lien de causalité entre l’exposition au fomaldéhyde et l’asthme. Etudiant 4 177 nouveau-nés singletons, en bonne santé, nés à terme dans 5 maternités parisiennes entre 2003 et 2006, PARIS a montré une « association significative entre l’exposition au formaldéhyde et des infections respiratoires basses, notamment sifflantes »17. 

 

C) La pollution intérieure, parent pauvre des questions sanitaires chinoises. 

 

Le problème de la pollution intérieure est peu soulevé en Chine. Ainsi, les politiques publiques sur la question sont rares. Peu de normes d’ordre sanitaire encadrent les travaux de construction. De même, il n’existe pas, à notre connaissance, de rapport sur la question produit par le ministère de la santé. 

 

La production scientifico-médiatique. Afin d’illustrer l’oubli de la pollution intérieure, nous procédons à un test rapide. Dans le moteur de recherche Google, nous entrons : « pollution Chine », « pollution China » et « ???? ». Pour chacune des trois langues, les deux premières pages de résultats traitent exclusivement de la pollution extérieure18. En anglais, le premier résultat traitant de la pollution intérieure intervient en page 3, en chinois et en français, ils interviennent en page 4. Nous procédons à une expérience similaire sur le moteur de recherche du Lancet. Les conclusions sont du même ordre. Ainsi, en entrant « indoor pollution China » sur la base de données The Lancet, nous obtenons 317 résultats. Quand nous entrons « Air pollution China », nous en obtenons plus du double : 774 résultats. 

 

Les politiques publiques. Sur le site internet du ministère de la santé chinois19, aucune rubrique n’est consacrée spécifiquement à la pollution intérieure. Cela n’est pas particulièrement inédit. Le ministère des solidarités et de la santé français20 n’en comprend pas non plus. Chose plus étonnante en Chine, quand sur le site de la National Health Commission of the People’s Republic of China, nous entrons : ????, (= pollution intérieure), de nombreux résultats apparaissent (plus de 2000). Après étude plus en profondeur de ces rapports produits par le ministère, nous déchantons. Les dix premiers résultats affichés traitent tous de pollution atmosphérique21. Aucun n’évoque véritablement l’environnement intérieur. 

 

Conscients de ces manques, nous observons maintenant la manière dont est abordée la pollution intérieure par ceux qui la traitent. 

 

Sur le terrain scientifique, la base de données la plus complète sur le sujet, littérature en anglais et en chinois combinées, est la « Indoor Air Pollution Database for China22 », déjà citée, et qui compile la majorité des travaux sur la question, entre 1980 et 1994. La base de données est destinée à l’OMS, le vocabulaire en est très technique. Ce travail n’a donc pas vocation à être diffusé au grand public. Chose étonnante, le document, qui constitue encore à ce jour le travail le plus complet sur la question, n’est pas traduit en chinois… 

 

De façon surprenante, les résultats les plus concluants sur la pollution intérieure en chinois apparaissent sur deux terrains relativement inattendus : Google images, et les réseaux sociaux, en particulier WeChat. En entrant ???? (=pollution intérieure) sur Google images, nous obtenons de nombreux documents de sensibilisation. 

 

Ces illustrations quelque peu simplistes et aux tendances alarmistes – Formaldehyde, No.1 KILL- sont très largement relayées sur les réseaux sociaux, dont WeChat. Ainsi, sur les 37 personnes interrogées dans mon échantillon, seules 7 connaissaient l’expression pollution intérieure. En revanche, 13 connaissaient le nom de formaldéhyde et les risques liés aux combustions ouvertes. Sur ces 13 personnes, 10 plaçaient We Chat comme vecteur principal d’information sur cette question. Enfin, sur les 37 personnes interrogées, 22 connaissaient l’existence de l’amiante. Parmi elles, 14 en avaient déjà parlé ou entendu parler sur WeChat. 

 

Aspect sanitaire oublié, la pollution intérieure ne figure pas parmi les préoccupations de santé majeures des Chinois. Pourtant, en souhaitant échapper au smog et en restant enfermés chez eux, les portes et fenêtres calfeutrées, ils courent le risque de se surexposer à des substances toxiques, tout aussi dangereuses, mais dont ils ignorent largement l’existence, ou les effets.

 

 

3. « Vivons mieux, vivons enfermés » : la pollution extérieure, vectrice de sédentarité.

 

A) Une baisse de la pratique sportive à laquelle la pollution extérieure contribue. 

 

Chai Jing le rappelle, les personnes les plus vulnérables à la pollution intérieure sont les seniors et les enfants. Ainsi, en Chine, les statistiques dévoilent de nombreuses pneumonies « d’origine inconnue », car aucune preuve épidémiologique de la contribution du brouillard à ces pneumonies infantiles n’existe en Chine. Pourtant, en janvier 2013, pendant le pic de pollution 27 municipalités ont observé des hausses brutales des urgences infantiles. En ce sens, le message de Chai Jing est clair : protégez vos enfants. La journaliste rappelle, dans ce même propos, qu’un enfant jouant au basket-ball à l’extérieur respirera 5 à 10 fois plus qu’un enfant statique. Il augmentera donc de façon proportionnelle son inhalation de substances polluantes. Pour cette raison, Chai Jing refuse à sa fille d’aller courir dehors. Ailleurs, elle avouera préférer voir sa fille jouer au Majong à l’intérieur (sorte de puzzle chinois), plutôt qu’au basketball dehors. 

 

Le comportement de Chai Jing n’est pas anodin. En Chine, le taux de pratique sportive a considérablement chuté ces deux dernières décennies, et des maladies chroniques du type obésité ou diabète se sont développées. 

 

B) L’obésité, un problème majeur de santé publique en Chine

 

Notre propos n’est pas bien sûr ici de dire que la pollution extérieure explique à elle seule l’explosion de la sédentarité en Chine. Les facteurs sont multiples. Avec l’ouverture, les Chinois ont pu accéder à un certain confort rendant l’environnement intérieur plus agréable, ils ont pu acheter des voitures, ont adopté des modes de vie occidentaux et acheté des produits européens. Ainsi, nourriture ultra-transformée européenne, tablettes et téléphones portables ont contribué de façon notable au développement de la sédentarité. Par ailleurs, il n’est pas impossible que la politique de l’enfant unique ait également participé au développement de l’obésité infantile, via des phénomènes de surprotection et de concentration de la richesse sur un seul individu. Il nous semble que dans une mesure, certes moindre, la pollution extérieure, en décourageant la pratique sportive notamment des enfants, a aussi eu son rôle à jouer.

 

La sédentarité a de multiples conséquences. Ainsi la prévalence du diabète, des cardiopathies et des cancers dans la population chinoise a été multipliée par neuf en une génération, soit à un rythme bien supérieur au reste du monde. Nous évoquerons ici le diabète et l’obésité. 12% de la population adulte chinoise est touchée par l’une de ses deux maladies chroniques. En 2012, le ministre chinois de la santé estimait que 300M des 1,2Mds de Chinois étaient obèses23. 

 

Le pays subit également la plus grande épidémie de diabète du monde. Le diabète représente 2,39% de la réduction de l’espérance de vie en bonne santé en Chine. Cela peut sembler dérisoire au regard des 11% que représentent les infarctus, mais l’évolution depuis 1990 est notable. Nous observons sur cette représentation de The Lancet24, qu’en 1990, le diabète était seulement la 11e cause de réduction de l’espérance de vie en bonne santé. En 2016, elle est désormais la 6e cause.   

 

Le résultat le plus choquant à notre sens provient d’un article de chercheurs chinois paru dans l’American Medical Association en 2013. Selon eux, près de la moitié de la population chinoise serait atteinte de prédiabète. En valeur absolue, cela signifie que près de 493M de personnes risquent de devenir diabétiques et de souffrir des complications de la maladie25. 

 

Face à cette épidémie d’obésité, le remède peut paraitre simple. En effet, une activité physique régulière protège contre l’obésité mais aussi contre le cancer du côlon, du sein (après ménopause : -20% à -40%) et sans doute contre le cancer de la prostate, de l’endomètre et du poumon. Plutôt que des camps extrêmement couteux destinés à faire cesser les addictions au sucre de leurs enfants, une première solution face aux fléaux de l’obésité pourrait être de laisser les enfants aller courir dehors et jouer au basket-ball. Cela permettrait d’éviter que les enfants chinois ne deviennent, à l’instar de la fille de Chai Jing et à cause des peurs de leurs parents, un peu trop « chubby »26. 

 

 

Conclusion

 

Recommandations pour une approche globale de la santé environnementale en Chine.

 

Cela a été prouvé, la pollution atmosphérique a des effets néfastes sur l’organisme. Mais l’obsession pour ce smog, qui conduit les parents à enfermer leurs enfants dans des espaces confinés où ils sont condamnés à demeurer immobiles est tout aussi délétère et les conséquences sanitaires en sont désastreuses. Nous nous proposons en guise de conclusions d’énoncer quelques recommandations afin que la protection vis-à-vis de la pollution extérieure ne rime plus avec surexposition aux dangers de l’intérieur. Suivant Margeret Chan, nous nous efforçons de suggérer une « approche globale, interdisciplinaire, multisectorielle et culturellement adaptée ». 

- Développer des espaces attrayants et protégés de pratique sportive. Ceux-ci devront être ludiques, ouverts à tous, avec de l’air sain. Concurremment, les traditions de pratique sportive en extérieur, dont un exemple notable est le Tai chi, pourraient être revalorisées, en s’appuyant notamment sur les enseignements des séniors.

 

- Sensibiliser les populations à « l’effet cocktail » entre pollution, nourriture ultra-transformée, manque d’activité physique. Pour lutter, il s’agira en premier lieu de s’assurer que la population comprenne bien les risques. 

 

- Intégrer les questions sanitaires dans le développement du projet « one belt, one road », Pensé commercialement, le projet des nouvelles routes de la soie peut ouvrir des perspectives de coopération en termes de santé, allant au-delà des questions de sécurité sanitaire dont elle s’occupe actuellement. Cela pourrait être un terrain d’innovation en particulier pour la lutte contre les cardiopathies, le diabète et le cancer sur lesquelles les politiques commerciales et économiques peuvent avoir une grande influence. 

 

- A plus long terme, le système de soins chinois devra être repensé afin de s’adapter à la prise en charge couteuse des maladies chroniques. Comme le rappelle Margaret Chan27, la santé publique ne doit plus être axée sur les services curatifs mais sur la prévention, non plus sur la prise en charge à court-terme mais sur la prise en charge à long-terme. La santé publique doit avoir pour ambition de faire évoluer les comportements. Pour ce faire, elle ne pourra plus désormais agir seule mais bien de concert avec tout un ensemble de secteurs et de partenaires.

 

 

1 Chai Jing, « Sous le dôme – enquête sur le brouillard chinois », en chinois ????, qionding zhi xia), 28 février 2015. Succès fulgurant, le documentaire a été vu 155 millions de fois avant que les autorités chinoises ne le fassent retirer des principaux sites chinois et en bloquent l’accès depuis des sites étrangers. En France, le documentaire est diponible sur Youtube :  https://www.youtube.com/watch?v=ZS9qSjflwck.

 

2 Greenpeace mène ainsi des recherches depuis les années 1990 sur la pollution atmosphérique chinoise. Récemment, l’ONG a publié une étude compilant certains des résultats obtenus durant ces deux décennies. Publiée en juin 2013, l’étude s’intéresse à 196 centrales à charbon situées dans la périphérie de Pékin. 

 

3 Voir par exemple, Pun-Lee Lam, « Faiblesses et perspectives du secteur énergétique chinois », Perspectives chinoises, octobre 2006. 

 

4 Chai Jing, op. cit. 

 

5 Margaret Chan, « La contribution croissante de la Chine à la santé publique sur la scène nationale et internationale », conférence donnée à l’Académie chinoise de la gouvernance, 25 novembre 2016, http://www.who.int/dg/speeches/2016/china-contribution-health/fr/ 

 

6 Chai Jing, op. cit. 

 

7 Ibid. 

 

8 Thierry Bourdrel, Marie-Abèle Bind, Yannick Béjot et. al., « Cardiovascular effects of air pollution », Archives of Cardiovascular Diseases, Vol. 110, Issue 11, November 2017, p. 634-642, https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1875213617301304 

 

9 The Lancet, Global Burden of Disease, Compare, https://www.thelancet.com/lancet/visualisations/gbd-compare?code=lancet-site 

 

10 Margaret Chan, op.cit. 

 

11 Je suis ici consciente que mon échantillon est trop faible pour être généralisé. Compte tenu de la nature du travail ici mené, j’en utilise les résultats sans vocation à les appliquer à l’ensemble des 1,379 milliard de Chinois. Les réponses fournies me semblent néanmoins éclairantes quant aux perceptions des questions de pollution par une partie (éduquée et aisée) de l’opinion publique. 

 

12 World Health Organization, « Indoor Air Pollution Database for China », 1995, http://apps.who.int/iris/bitstream/handle/10665/59423/WHO_EHG_95.8.pdf;jsessionid=7F95D7094A668513725A9CD89F53614B?sequence=1 

 

13 https://www.jllrealviews.com/places/chinas-battle-for-cleaner-air-indoors/ 

 

14 The Guardian : How clean indoor air is becoming China’s latest luxury must-have », 27 mars 2018, https://www.theguardian.com/cities/2018/mar/27/china-clean-air-indoor-quality-shanghai-cordis-hongqiao-filters . 

 

15 World Health Organization, op.cit. 

 

16 JL Mumford, XZ He, RS Chapman et. al., « Lung cancer and indoor air pollution in Xuan Wei, China », Science, Vol. 235, 1987, p. 217 – 220, http://science.sciencemag.org/content/235/4785/217.

 

17 On apprend en outre que « à chaque quartile d’accroissement des niveaux de formaldéhyde (12,4 µg/m3) était associé une augmentation estimée de 32% (IC à 95%, 11-55% ; p = 0,001) de l’incidence des infections respiratoires basses et de 41% (14-74% ; p=0,001) des infections respiratoires basses sifflantes ». Conclusions de l’étude PARIS par M. André Cicolella, cours « Santé et environnement », Sciences Po, du 28 mars 2017, diapositive n°27. 

 

18 Dans ces résultats, on peut noter par exemple pour les occurrences chinoises, les articles :  « ??????????? » et « ?????????? 2018????????? » évoquant les défis chinois en termes de lutte contre la pollution ne mentionne que la pollution atmosphérique liée à l’industrie ainsi que la pollution de l’eau, sans aucunement évoquer le caractère nocif de l’air intérieur dans les foyers chinois, lié notamment à la cuisine par combustion. Voir : https://www.rfa.org/mandarin/yataibaodao/huanjing/xl1-02152016112926.html et http://www.chinanews.com/gn/2018/01-02/8414171.shtml 

 

19 ????????????????, (National Health Commission of the People’s Republic of China), http://www.moh.gov.cn/zhuz/index.shtml.

 

20 Ministère des solidarités et de la santé, http://solidarites-sante.gouv.fr.

 

21 Nous pouvons citer par exemple le résultat n°2, intitulé ????????????????? et qui mentionne : « La pollution de l’air, aussi appelée pollution atmosphérique, est causée par des activités humaines ou des processus naturels qui provoquent l’entrée de certaines substances dans l’atmosphère : lorsque de plus en plus de substances sont rejetées, la composition de l’atmosphère change. » (notre traduction); National Health Commission of the People’s Republic of China, ?????????????????, 5 mars 2015, http://www.nhfpc.gov.cn/zhuz/hjws/201503/6c34023eb3c14873a02accfcdb1db45a.shtml.

 

22 WHO, Indoor Air pollution Database, op. cit. 

 

23 Margaret Chan, op. cit. 

 

24 The Lancet, Global Burden of Diseases, op.cit. 

 

25 Résultat cité in Margaret Chan, op. cit. 

 

26 Dans le documentaire, Chai Jing, après avoir expliqué son refus de laisser sortir sa fille jouer dehors, explique : « Now she is fine, she is developing well, getting chubby » puis rit. 

 

27 Margaret Chan, op. cit. 

 

 

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