Économie circulaire, décentralisation et traitement de l’eau : un tremplin pour une gestion intégrée et durable de la ressource

October 14, 2018

L’eau est une ressource vitale et précieuse, autant pour l’Homme en tant qu’être vivant que pour l’ensemble de ses activités, puisqu’il s’agit d’un « chaînon transversal » de la chaîne de valeur des biens et services. La course à la croissance couplée à une démographie galopante soumet cette ressource à un stress croissant sur l’ensemble de notre planète, du Nord au Sud, des pays les plus développés aux pays les plus sensibles. Cela se traduit notamment par un déséquilibre structurel entre la demande et la disponibilité de la ressource, tant à l’échelle temporelle que géographique. À titre d’illustration, le stress hydrique touche un tiers des territoires de l’UE toute l’année (European Environmental Agency, 2009). De plus, la fréquence et l’intensité de ces sécheresses ne font qu’augmenter au fil du temps. Ces épisodes et déséquilibres sont à l’origine de tensions entre les peuples, entre les consommateurs et finalement, entre les usages possibles de cette ressource. En cause, la surexploitation de l’eau qui s’explique principalement par une activité agricole toujours plus intensive, une utilisation industrielle découplée des cycles naturels et une urbanisation exponentielle.

 

   En outre, l’eau représente une source de drames sanitaires catastrophiques puisque chaque jour, ce sont selon le PNUD pas moins d’un millier d’enfants qui meurent de maladies pourtant faciles à prévenir, notamment en améliorant les conditions d’assainissement et d’hygiène. Cette organisation internationale chiffre à un 1,8 milliard, le nombre de personnes dans le monde utilisant une source d’eau potable contaminée par des matières fécales.

 

   Au-delà de la santé humaine, le manque de moyens dans le secteur de l’eau et de l’assainissement implique un impact sans précédent sur l’environnement, puisque plus de 80% des eaux usées résultantes d’activités humaines sont déversées dans le milieu sans aucun traitement. Catalyseur implacable, le changement climatique exacerbe ces problèmes. La concurrence croissante entre les différents secteurs pour accéder aux ressources en eau de bonne qualité émerge en Europe à des degrés et intensités divers. Mais en moyenne, l’Agence européenne pour l’environnement chiffre qu’en 2030, environ la moitié des bassins fluviaux de l’Union européenne devrait afficher une pénurie d’eau. Ce constat n’est plus à prouver pour les pays les plus sensibles, soumis à des stress hydriques endémiques, qui ont par ailleurs exploré depuis de nombreuses années des méthodes alternatives d’approvisionnement. Il est donc essentiel de protéger et de réserver des ressources de haute qualité pour l'approvisionnement en eau potable humaine et la protection de notre planète.

 

   De fait, la durabilité et la résilience de la gestion des ressources en eau deviennent des sujets de plus en plus politisés et médiatiques. En 2000 sont adoptés à New York par les Nations Unies les objectifs du Millénaire pour le développement, qui prévoient notamment de réduire de moitié la proportion de la population sans accès durable à l'eau potable et à l'assainissement de base, d’assurer la durabilité environnementale et inverser la perte de ressources environnementales. En 2012, l’objectif de l’accès à l’eau est atteint selon les Nations Unies, alors qu’il restait encore trois années de marge [1]. D'après le rapport « Progrès en matière d'eau potable et d'assainissement 2012 » publié par le Programme commun OMS/UNICEF de surveillance de l'eau et de l'assainissement, environ 89% de la population mondiale avaient accès à des sources améliorées d'eau potable à la fin de l'année 20102, dépassant encore une fois le point cible des OMD. Ces chiffres encourageants cachent peut-être un manque d’ambition dans les objectifs, qui ont été rehaussés au moment de l’échéance de 2015, année marquant la création de l’agenda 2030 qui fixe les Objectifs du Développement Durable.

 

   On retrouve des objectifs liés à l’eau et à l’assainissement dans l’ODD numéro 6, afin de continuer les efforts et encourager les investissements dans ce secteur. De fait, l’accès à l’eau potable doit être cette fois-ci universel et équitable. Il s’agit donc « d’améliorer la qualité de l’eau en réduisant la pollution, en éliminant l’immersion de déchets et en réduisant au minimum les émissions de produits chimiques et de matières dangereuses, en diminuant de moitié la proportion d’eaux usées non traitées et en augmentant considérablement à l’échelle mondiale le recyclage et la réutilisation sans danger de l’eau » (PNUD, 2015). Rappelons que le caractère transversal de l’eau implique une forme de dépendance de l’ensemble des défis des ODD à une gestion durable et intégrée de l’eau.

 

   Pour relever ces défis, la décentralisation associée à une gouvernance locale efficace est de plus en plus reconnue comme un moyen potentiellement efficace pour réduire la population mondiale sans accès à l'eau potable ou sans assainissement adéquat, tout en améliorant l'efficacité du traitement des eaux usées ainsi que la réutilisation des eaux usées traitées (Libralato et al., 2010). En outre, augmenter l'accessibilité à l'eau et à l'assainissement n'implique pas une surexploitation des ressources existantes, mais plutôt une amélioration de la gestion en réduisant, recyclant et ré-utilisant ainsi qu'en identifiant de nouvelles sources d'eau telles que les eaux pluviales et les eaux usées récupérées (United Nation, 2010). Or, le débat international a montré l'existence de diverses contraintes économiques, sociales et environnementales dans la dichotomie centralisation / décentralisation. Comme dans la plupart des études de cas en développement, il n'est pas possible d'accepter ou de rejeter l'un d'eux a priori : il faut juger au cas par cas. On retiendra cependant d’après le préambule de Libralato et al. que de manière générale, les coûts majeurs de la centralisation sont absorbés par le système de collecte et, inversement, la décentralisation présente de forts coûts liés à la technologie de traitement.

 

   Les objectifs de durabilité environnementale et d’amélioration sanitaire impliquent donc de réduire l’ensemble des phénomènes de dilution des rejets, de maximiser la réutilisation des eaux usées traitées et la récupération leurs sous-produits (Abu-Ghunmi et al., 2015). Les technologies de traitement associées doivent être efficaces et fiables, tout en présentant des coûts de construction, de gestion et de maintenance peu élevés, qui favorisent l'autosuffisance et l'acceptation par les parties prenantes et le grand public. Il existe donc un grand enjeu d’étude du contexte local, afin d’adapter efficacement ces technologies aux particularités du territoire, tout en incluant l’utilisateur final et la gouvernance locale. Décentralisation, réutilisation, récupération des sous-produits, inclusion de l’ensemble de la chaîne de valeur, stratégies établies sur une maille fine et adaptées au contexte... Autant de termes propres au cadre de référence qu’est l’économie circulaire, schéma de développement disruptif qui vise à découpler croissance et extraction des ressources, tout en assurant un bien-être à l’ensemble de la population et en protégeant l’environnement (Maurer, 2018). L’article suivant présente comment le paradigme de l’économie circulaire se prête particulièrement bien à l’analyse des enjeux de la décentralisation, qui paraît une solution particulièrement intéressante pour l’atteinte des ODD.

 

   L'économie circulaire est un cadre de référence fondé sur une pensée régénératrice inspirée des écosystèmes naturels, et vise à maximiser l'efficacité des ressources tout en minimisant la production de déchets (Hislop et Hill, 2011). Les éléments constitutifs d'une économie circulaire sont un approvisionnement durable et responsable visant in fine une sobriété de la société, la conception et distribution de produits et de services grâce à de nouveaux modèles commerciaux et marketing,l’allongement des flux de matières et d’énergie grâce aux 3R - « reduce, reuse, recycle » -, des réseaux d’acteurs qui dépassent les silos afin de faire émerger des synergies positives -en suivant les principes de l’écologie industrielle territoriale- et d’une activité ancrée dans le territoire en intensifiant les boucles locales et le circuit court (Maurer, 2018). En outre, l'adoption de modèles d'entreprise basés sur l’économie de fonctionnalité (proposer la location et le partage plutôt que la propriété), sur la durabilité, le renouvellement du milieu, le partage des capacités et de connaissances permet de façonner un système qui dissocie la croissance de l'utilisation des ressources. Il y a donc une dimension dynamique à l’économie circulaire, qui lui permet de proposer un cadre de référence évolutif et qui intègre l’innovation transversale comme un catalyseur. Parmi les différents piliers de l’économie circulaire à la Française [3], cette recherche explorera l’un d’eux : l’écoconception, qui vise à produire des biens et services en prenant en compte l’ensemble de ses impacts sur son cycle de vie.

 

   Fait intéressant, l'industrie de l'eau a été pionnière dans son virage vers les modèles de l'économie circulaire (Abu-Ghunmi et al., 2015). En effet, les problèmes de pollution et de pénurie d'eau poussent naturellement ce secteur vers des systèmes réparateurs et des synergies d’usage. De plus, l'eau est considérée comme un bien commun essentiel au déploiement d’un développement sociétal uniformisé et responsable. Les acteurs de l'eau doivent donc travailler à « fermer la boucle » du petit cycle de l'eau afin de protéger le grand cycle. Dans cette optique, les eaux usées ne sont pas considérées comme des déchets, mais plutôt comme une ressource précieuse non conventionnelle qui devrait être mise à profit pour soutenir des ressources vitales limitées (Maurer, 2018). En réduisant les prélèvements dans le milieu tout en limitant les rejets d’EUT dans les cours d’eau proches et autres réservoirs, il est possible de protéger la ressource, en terme qualitatif et quantitatif (stress hydrique, eutrophisation du milieu, traitements des micropolluants ...).

 

   Finalement, les eaux usées sont une ressource non conventionnelle précieuse non seulement pour l'eau, mais aussi pour l'azote, le phosphore et la matière organique. Ainsi, la valorisation des coproduits de l’assainissement (boues, nutriments présents dans les eaux brutes ...) pour des usages calibrés sur les besoins locaux maximise l’ensemble des externalités positives de ce secteur (Hislop et Hill, 2011). En agissant donc sur l’offre comme sur la demande, en proposant une nouvelle forme de consommation de l’eau construite sur le multi-usage, en créant ces boucles de valeurs positives, il sera possible de produire des solutions inscrites dans la transition vers une économie circulaire qui permettent de s’adapter au changement climatique et à la transformation des modes de consommation.

 

   Le traitement décentralisé est principalement défini par le fait que les eaux usées brutes sont traitées près de la source (Libralato et al., 2010). Cette proximité permet d’éviter les lourds coûts induits par les canalisations de collecte et de rejet, qui nécessitent des investissements bruts conséquents pour les travaux d’excavation et de terrassement, ainsi que pour l’entretien. La taille plus réduite des unités de traitement décentralisées, leur conception compacte et leur fonctionnement relativement simple permettent de fortes économies pour la construction de la STEP et des tuyauteries. Les estimations suggèrent qu'une infrastructure de traitement de l'eau décentralisée nécessite 50% à 70% d'espace en moins, avec des réductions de coûts correspondantes de 40% à 50% [4]. La décentralisation dans le traitement des eaux usées présente différentes formes et organisations, allant d’une à plusieurs unités desservant une même zone ou un même client : systèmes individuels sur site, série de grands groupes d’unités, usines semi-centralisées ... (Maurer, 2018). Aujourd’hui, les processus de décentralisation semblent être en mesure de satisfaire toutes les exigences traditionnelles de traitement centralisé, avec des valeurs ajoutées principalement liées à la capacité de minimiser la contamination résiduelle potentielle et la perturbation des écosystèmes en éliminant les micropolluants émergents comme les métaux, les produits pharmaceutiques et les soins personnels (Lijo et al., 2017).

 

   De plus, les unités décentralisées permettent de dépasser les enjeux de topographie inhérents aux systèmes centralisés, qui demandent bien souvent une grande surface foncière relativement plane. Les terrains vallonnés ou montagneux se prêtent donc dans une moindre une mesure à la centralisation, à moins d’avoir des capacités financières casi-illimitées, peu de considérations quant à l’impact sur le milieu et une source inépuisable d’énergie. Par exemple en Italie, plus de 9 000 stations d'épuration présentent < 2 000 équivalents-habitants, principalement en raison de conditions morphologiques locales (Libralato et al., 2010). Le centre historique de Venise présente ainsi plus de 140 petites stations d'épuration biologiques décentralisées ainsi qu'un grand nombre de fosses septiques.

 

   En promouvant des solutions locales et adaptées aux spécificités du territoire, l’économie circulaire répond ici particulièrement bien aux défis de planification qui pourraient émerger. Ainsi, en créant une multitude de stations d’épurations autonomes et connectées entre elles grâce à des réseaux de type smart grid, il est possible d’optimiser les coûts d’entretiens, de gestion de crises, de valorisation des boues et autres sous-produits en créant des schémas logistiques et des processus de contrôle qualité efficaces. Ce type de solutions est exploré par exemple dans le secteur énergétique, particulièrement innovant vis-à-vis de ces technologies. Or, le caractère holistique de l’économie circulaire lui permet de s’inspirer de bonnes pratiques d’une filière particulière et les adapter à d’autres. Il devient alors possible de réaliser des montages technologiques accompagnés des services associés pour le secteur de l’assainissement (Maurer, 2018). Il faut cependant trouver des modèles d’affaires ambitieux et innovants qui permettent à chaque acteur de retrouver son compte, sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Il faut donc trouver pourquoi la décentralisation présente des intérêts par rapport à la centralisation.

 

   Traditionnellement, les systèmes d'assainissement sont conçus pour être robustes, de manière à pouvoir faire face à la variabilité future et à résister à des événements extrêmes. Les égouts et les systèmes de drainage sont mis au point pour encaisser les périodes de pics de flux, tant naturels qu'artificiels, alors que les systèmes de traitement sont construits en fonction de la croissance démographique prévue. Roefs et al. (2016) nous montrent dans leur revue de littérature à quel point cette approche de la conception peut entraîner des dysfonctionnements lorsque les prédictions de développements futurs divergent en réalité au fil du temps. Ainsi, la surcapacité des systèmes de traitement augmente considérablement les coûts opérationnels par client (Wang, 2014). En outre, la centralisation permet peu de mise en œuvre de changements structurels, si d’avenir les projections de consommation et de démographie étaient trop éloignées des études d’impact amont. Par conséquent, la capacité inutilisée et les coûts bruts de construction des stations de traitement « traditionnelles » sont supérieurs à ceux des systèmes décentralisés qui peuvent croître progressivement (Maurer, 2009).

 

   En concevant des unités plus petites, le risque financier pourrait donc être réduit. En effet, la flexibilité d’usage, l’échelonnage dans le temps des conceptions et la modularité des stations d’épuration « classiques » sont pour le moment totalement absent des plans d’ingénieurs (Roefs et al., 2016). La décentralisation permettrait donc une meilleure flexibilité. L’économie circulaire vise quant à elle à développer des produits et services qui vont au-delà de l’adaptabilité puisque l’écoconception est l’un de ses piliers. En intégrant dès la phase de conception les impacts environnementaux et ce sur l’ensemble du cycle de vie des biens et services, il est bien moins coûteux et complexe de s’appuyer sur les 3R (réparer, réutiliser et recycler) pour atteindre une durabilité du « berceau à la tombe » (cradle to cradle). L’économie circulaire est donc bâtie sur ce concept d’écoconception, qui demande néanmoins des études amont fournies et une expertise qui reste à ses balbutiements. L’adapter aux stations d’épuration décentralisées permettrait de minimiser encore les coûts induits par les changements d’usage et les fluctuations de la demande. Il existe donc un intérêt réel en termes de gestion des risques financiers à étudier les solutions de décentralisation en y incluant des stratégies tirées de l’économie circulaire pour proposer des infrastructures flexibles et adaptables. Ceci est particulièrement vrai pour les régions rurales ou périurbaines qui n’ont généralement pas une masse critique d’utilisateurs suffisante pour amortir les lourds investissements d’installations centralisées.

 

   Aujourd'hui, la croissance des périphéries urbaines, des centres ruraux et les processus de rénovation des zones industrielles, résidentielles et commerciales ont imposé la prise en compte de scénarios alternatifs aux systèmes traditionnels de traitement des eaux usées. Les stations d'épuration centralisées répondent particulièrement bien à la demande de zones très peuplées, mais ne correspondent pas aux nouvelles attentes concernant le recyclage et la réutilisation de l'eau, ainsi qu’à la récupération des nutriments et l'élimination des polluants émergents. À l'heure actuelle, le nouveau concept de village urbain pourrait fortement favoriser la décentralisation (Libralato et al., 2010). Cette approche est caractérisée par la présence de zones urbanisées et non urbanisées en alternance, ce qui ouvre une multitude d’usages possibles pour les eaux usées traitées. En effet, la présence de terrains agricoles proches de zones peu urbanisées, de réserves naturelles ou de zones d’activités implique une demande particulièrement variée. De l’irrigation agricole à l’arrosage des espaces verts, en passant par le nettoyage des voiries et la recharge de nappe, les équipes en charge de l’arbitrage final doivent donc être particulièrement vigilantes aux usagers potentiels du territoire au moment de définir la stratégie, afin d’établir qui seront les bénéficiaires des eaux traitées. Car si les besoins en termes d’eau sont en hausse de 70 à 90% dans les projections de « business as usual » d’ici à 2050 dans le secteur agricole [5], l’économie circulaire vise à proposer une stratégie holistique qui promeut le multi-usage en général : il n’y a donc pas une seule solution, mais un assemblage d’options cohérentes et complémentaires.

 

   Les études de cas pratiques ont montré que la proximité des stations de traitement par rapport aux usagers et l’inclusion de ces derniers dans les plans de négociation étaient des facteurs facilitants (Maurer, 2018). De même, il est possible de réduire les risques de rejet par les citoyens des projets innovants, par nature relativement « incertains », en opérant un travail amont de sensibilisation et de pédagogie auprès des populations concernées. La réutilisation des eaux usées traitées est un cas d’école, puisque les aprioris du grand public pour ces eaux « sales » et venant « directement des toilettes » ont historiquement été un facteur verrouillant. Cependant, la sensibilité grandissante de la société civile pour les questions de changement climatique et de développement durable a progressivement changé la situation : aujourd’hui, les projets de valorisation sont très bien accueillis, comme le montre l’impact très positif auprès de la population du projet d’irrigation du golf d’Agde grâce à des eaux usées traitées. L’équipe municipale et le consortium au pilotage du projet avaient réalisé un travail de communication récurrent tout le long du projet, qui s’est étalé tout de même sur 15 ans. Il serait donc intéressant de pouvoir étudier concrètement l’impact du travail de pédagogie amont sur les projets d’économie circulaire pouvant inquiéter des profanes. En dehors des processus d'autorisations et de mise en œuvre, c'est bien souvent l'utilisateur final qui est donc en charge de la gestion du système : c'est un des aspects les plus importants à prendre en compte. Cependant, ces usages potentiels doivent être encadrés par une législation sécurisante pour l’usager, personnes en contact potentiel de ces eaux, ainsi que pour l’environnement en général. Le partage de la responsabilité est un des freins principaux identifiés dans le passage à l’échelle d’innovation propre à l’économie circulaire, et il en va de même pour les systèmes de traitement des eaux usées décentralisés. Le partage de responsabilité, la certification de la qualité, la surveillance des produits et services, les externalités négatives inconnues et autres effets rebonds sont autant de freins à ne pas sous-estimer dans les études préalables à ces projets.

 

    Ainsi, passer à une économie circulaire n'est pas un processus sans obstacle. Dans un premier temps, les innovations disruptives vont bien souvent à l’encontre des principes de fonctionnement systémique établis depuis des dizaines d’années, encadrés par une réglementation spécifique et une fiscalité propre. Ce décalage provoque des tensions économiques, excite des lobbies puissants et se heurte à des incompatibilités normatives (Maurer, 2018). Pour ces raisons, les modèles d’affaires de l’économie circulaire restent fragiles, et généralement tributaires d’autorisations spécifiques des administrations compétentes ou de subventions importantes. Dans le cas de l’eau et de la décentralisation, l’un des modèles qui permettraient de rentabiliser les investissements et les coûts de traitement serait de pouvoir vendre les eaux traitées pour un usage spécifique. La demande devrait donc influer sur la qualité finale du traitement et la complexité de la technologie à mobiliser. Cependant, si l’on se penche sur le cas français, on observe que le principe selon lequel « l’eau paye l’eau » n’est plus tellement respecté, notamment à cause de l’effritement du principe de pollueur / préleveur-payeur (Maurer, 2018). On peut par exemple citer le cas de l’activité agricole organisée en monoculture intensive, souvent très gourmande en eau, mais qui bénéficie de tarifs préférentiels alors que l’impact de ce secteur sur le milieu naturel n’est plus à prouver. Finalement, c’est principalement le citoyen qui assume la plus grande part du prix de l’eau, qui reste tout de même très bas en comparaison au coût véritable de l’assainissement, qui inclut aussi l’entretien des réseaux de distribution. Ce dernier point est sans aucun doute l’un des défis qui attend la France dans les prochaines années : l’hypothèque du réseau a permis de garder des tarifs stables, au prix d’un vieillissement des infrastructures qui implique mécaniquement une baisse de la qualité du service et une « dette » opaque qui se creuse d’année en année. En effet, sur la période 2006-2008, 42% des communes françaises n’ont engagé aucun programme de renouvellement des fuites (Launay J., Coulon D., 2017). La Fédération des Canalisateurs de France a publié un rapport sur cette situation préoccupante, qui chiffre à 51 milliards le besoin en investissement immédiat, pour renouveler les anciennes canalisations. Le vieillissement entraîne une multiplication des fuites, qui représentent 20 à 25% de l’eau traitée en moyenne sur le territoire national (équivalent à 1/3 des prélèvements destinés à l’irrigation), ainsi qu’une dégradation de la qualité de l’eau distribuée qui se charge en pollution liée à la décomposition des tuyaux (Maurer, 2018).

 

    Selon la Commission Européenne (2014), un cadre incitatif ambitieux doit voir le jour pour internaliser les externalités inhérentes au processus d'élaboration des politiques, condition sine qua non de mesures efficaces. D’autre part, la Commission encourage les pays membres à accompagner le secteur privé lors d’investissements dédiés à l'efficacité des ressources et à encourager la divulgation d'informations environnementales, ce qui permet aux investisseurs de prendre des décisions éclairées sur les avantages et les risques encourus. Par conséquent, la valeur économique des externalités environnementales, la consommation de ressources et de l’énergie liée à l’activité de l’assainissement doivent se refléter dans le prix de vente final, sans quoi le virage vers une économie circulaire ne pourra pas s’opérer (Commission européenne, 2014). Ainsi, pour laisser l’opportunité à des innovations disruptives de s’épanouir et s’essaimer sur les territoires dans le besoin, il faut bien souvent repenser le système complet de gestion des eaux, ou apporter des outils fiscaux et institutionnels qui apportent une flexibilité. Grâce à la multiplication de projet pilote concluant, dimensionné pour passer à l’échelle sans trop de difficultés, il serait alors possible de trouver des stratégie réellement durables et intégrées.

 

    Outre le fait que la décentralisation impose une planification amont en phase avec les besoins locaux les plus valorisables -et donc une expertise non négligeable quant à l’ensemble des solutions disponibles et les usages potentiels-, la réglementation est bien souvent la principale contrainte. Par exemple, installer une unité de traitement destinée à gérer les eaux usées d’un quartier résidentiel se retrouvant à proximité d’un champ pourrait sembler pertinent, puisque les eaux traitées, encore chargées en nutriments, pourraient être vendues à l’agriculteur. Cela permettrait de protéger la ressource naturelle en minimisant les prélèvements, tout en nécessitant moins d’intrants chimiques non-renouvelables. Cependant, à moins de respecter des conditions d’exposition au vent particulières, de distances aux habitations spécifiques, de techniques d’aspersion pas toujours adaptées à la culture locale, le paysan ne sera pas autorisé à arroser ses parcelles avec ces eaux. Il en va de même pour le lavage des voiries municipales, interdit en France, comme pour la recharge de nappe et bien d’autres usages. Pour le moment, il est très complexe de mettre en place des procédés de réutilisations des eaux usées en France, alors que les objectifs affichés de réduction de l’impact sur le milieu, de bonne gestion de la ressource et de baisse de la consommation de matière affichée par les annonces successives des gouvernements voudraient le contraire [6]. Il faut cependant tempérer ce type de réflexions, puisque la réglementation vise à protéger les producteurs, les utilisateurs et les consommateurs. Il faut donc pouvoir trouver une forme d’équilibre entre principe de précaution et expérimentations non cadrées, afin de développer les solutions de demain (Maurer, 2018). Les projets de recherches doivent donc se multiplier pour identifier les véritables dangers des pratiques de valorisation des eaux usées traitées. En effet, il existe de réels enjeux de contaminations, sanitaires comme environnementales, si aucun montage réglementaire accompagné de contrôles rigoureux ne cadre les pratiques.

 

    Enfin, les responsabilités doivent être très bien définies, comme le suivi et le contrôle de la qualité et les moyens mis en œuvre pour remédier à des pannes ou à des chutes de qualité. Pour cela, la règlementation doit en amont pouvoir couvrir l’ensemble des situations qui dépendent encore une fois du contexte local, et doit être scrupuleusement respectée. Par ailleurs, l’assemblage de technologies centralisées, semi-collectives et/ou décentralisées doit être construit au plus proche des besoins du territoire, selon la taille et l’étalement de la ville, du village, de l’exploitation agricole ou industrielle. Ces technologies doivent être rentables, en termes d’investissements et de maintenance, ce qui passe par une efficacité des procédés de traitement et de distribution, une facilité d’exploitation et d’entretien. La gestion du risque doit être parfaitement maîtrisée et automatisée, afin de ne pas dépendre de techniciens qui par la nature des projets isolés, sont souvent loin des sites d’exploitation. Pour pallier ce défi, une approche centralisée dans la gestion même de l’ensemble des stations d’épuration décentralisées doit être étudiée, afin d’assurer une capacité de réaction suffisante et pour mettre en valeur les boues produites (Maurer, 2018). En effet, afin de pouvoir gérer la somme des volumes de boues, il faut pouvoir mettre en place des services centralisés, en optimisant un ratio volume / distance entre les STEP. Il en va de même avec la capacité de réaction en cas d’incident ou d’anomalie ponctuelle demandant une intervention technique.

 

      Malgré ces difficultés, les avancées scientifiques, l’accumulation de la documentation et l’ensemble des prises de conscience publiques vis-à-vis du changement climatique et de l’épuisement des ressources influent grandement sur la demande politique des citoyens, et donc sur la sensibilité des élus. L’eau n’est bien sûr pas en reste puisque la mobilisation sur la politique de l’eau va croissant, tant au niveau législatif que fiscal et économique. Les réflexions s’articulent particulièrement autour de la gestion durable de la ressource, autant au niveau qualitatif que quantitatif, ce qui ouvre la voie à l’implémentation du principe d’économie circulaire. La réutilisation des eaux usées traitées pourrait être particulièrement renforcée dans les zones historiquement touchées par des phénomènes de sécheresse ou qui devraient souffrir de pénuries d'eau dans un proche avenir en raison du réchauffement de la planète. Cependant, la réutilisation directe d'eau potable est encore extrêmement inhabituelle, mais certaines réutilisations indirectes comme la recharge des eaux souterraines et l'augmentation des eaux de surface deviennent de plus en plus fréquentes (Maurer, 2018). En outre, les processus de décentralisation peuvent réduire l'impact des catastrophes naturelles telles qu'une inondation, une tornade, un ouragan, une éruption volcanique, un tremblement de terre ou un glissement de terrain, qui ne pourraient affecter qu'une partie limitée du territoire et assurer la sécurité du reste.

 

      Il existe donc un véritable potentiel pour opérer le virage vers une gestion de l’eau bien plus intégrée, ce qui nécessite une mobilisation politique engagée et pragmatique. En effet, l’eau est un sujet sensible qui peut déchainer les passions. Il faut donc construire et s’appuyer sur une intelligence stratégique qui rassemble l’ensemble des acteurs autour d’une même table, faire preuve de pédagogie et de patience pour établir des règles qui permettent aux générations futures de disposer d’une eau de qualité et d’un milieu naturel résilient au changement climatique [7]. Liés à ce virage vers des stratégies construites sur des synergies inspirées des écosystèmes naturels, les nouveaux schémas de financements participatifs et l’intégration de l’utilisateur final dans les schémas de financement - crowdfunding [8], titres de propriété uniques et incessibles des utilisateurs [9] ... - doivent être explorés afin de dépasser les enjeux des coûts de traitement des systèmes de traitement innovants.

BIBLIOGRAPHIE

 

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      Hislop, H., & Hill, J. (2011). Reinventing the Wheel: A Circular Economy for Resource Security, Green Alliance.

 

      Lijo, L., Malamis, S., González-García, S., Moreira, M. T., Fatone, F., & Katsou, E. (2017). Decentralised schemes for integrated management of wastewater and domestic organic waste: the case of a small community. Journal of environmental management, 203, 732-740.

 

      Maurer, H. (2018). Interview : Jean-Claude Levy, expert de l’Institut, historien et géographe. Institut national de l’économie circulaire, Paris. En ligne : https://institut-economie- circulaire.fr/interview-jean-claude-levy-expert-de-linstitut-historien-et-geographe/

 

      Maurer, H. (2018). L’économie circulaire dans le petit cycle de l’eau : la réutilisation des eaux usées traitées. Institut national de l’économie circulaire, Paris.

 

   Maurer, M., Rothenberger, D., & Larsen, T. A. (2005). Decentralised wastewater treatment technologies from a national perspective: at what cost are they competitive? Water Science and Technology: Water Supply, 5(6), 145-154.

 

      Roefs, I., Meulman, B., Vreeburg, J. H., & Spiller, M. (2017). Centralised, decentralised or hybrid sanitation systems? Economic evaluation under urban development uncertainty and phased expansion. Water research, 109, 274-286.

 

      Roudaut Y. (2015). COP 21 : « Le crowdfunding à la rescousse de la planète », Le Monde (04/12). En ligne : http://www.lemonde.fr/argent/article/2015/12/04/cop21-le-crowdfunding-a-la- rescousse-de-la-planete_4824153_1657007.html

 

      Pezon, C. (2018). Analyse rétrospective du secteur urbain de l’eau potable au Sénégal : un partenariat public-privé à l’épreuve du temps. AFD, Notes Techniques de Mars 2018 (n°41)

 

      ONU Info (6/03/2012). Objectifs du Millénaire : la cible concernant l'accès à l'eau est atteinte, selon l'ONU. En ligne : https://news.un.org/fr/story/2012/03/241152-objectifs-du-millenaire-la-cible- concernant-lacces-leau-est-atteinte-selon-lonu

 

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      Wang, S. (2014). Values of decentralized systems that avoid investments in idle capacity within the wastewater sector: A theoretical justification. Journal of environmental management, 136, 68-75.

Notes

 

1 ONU Info (6/03/2012). Objectifs du Millénaire : la cible concernant l'accès à l'eau est atteinte, selon l'ONU. En ligne : https://news.un.org/fr/story/2012/03/241152-objectifs-du-millenaire-la-cible-concernant-lacces-leau-est-atteinte-selon- lonu 

 

2 Note : la définition de « source d’eau potable » étant relativement flou, les estimations ont été considéré par certains observateurs comme surestimée par rapport à la réalité du raccordement. En effet, certains pays intégraient dans leurs résultats des populations pouvant se trouver à plus de 500 mètres du puits.

 

3 ADEME : "Les composantes de l'Économie circulaire" : 3 domaines - 7 piliers. En ligne : http://www.ademe.fr/expertises/economie-circulaire 

 

4 User manual for decentralised functional water production for irrigation purposes, Safe and High Quality Food Production using Low Quality Waters and Improved Irrigation Systems and Management (SAFIR)

 

5 UNESCO (2009). L’eau est essentielle au développement selon un nouveau rapport. Service Presse (12/03). En ligne : http://www.unesco.org/new/fr/media-services/single- view/news/new_report_highlights_crucial_role_of_water_in_development/

 

6 Proposition des ministres de la transition écologique et solidaire Nicolas Hulot, et de l’agriculture Stéphane Travers lors du conseil des ministres du 9 août 2017 : http://agriculture.gouv.fr/secheresse-nicolas-hulot-et-stephane-travert-presentent-les-actions-pour-une-meilleure-gestion-de-la

 

7 Interview de Jean Claude Lévy, historien et géographe pour l’Institut national de l’économie circulaire : https://institut- economie-circulaire.fr/interview-jean-claude-levy-expert-de-linstitut-historien-et-geographe/ 8 Roudaut Y. (2015). COP 21 : « Le crowdfunding à la rescousse de la planète », Le Monde (04/12). En ligne : http://www.lemonde.fr/argent/article/2015/12/04/cop21-le-crowdfunding-a-la-rescousse-de-la- planete_4824153_1657007.html 9 Pezon, C. (2018). Analyse rétrospective du secteur urbain de l’eau potable au Sénégal : un partenariat public-privé à l’épreuve du temps. AFD, Notes Techniques de Mars 2018 (n°41)

 

 

8 Roudaut Y. (2015). COP 21 : « Le crowdfunding à la rescousse de la planète », Le Monde (04/12). En ligne : http://www.lemonde.fr/argent/article/2015/12/04/cop21-le-crowdfunding-a-la-rescousse-de-la- planete_4824153_1657007.html

 

9 Pezon, C. (2018). Analyse rétrospective du secteur urbain de l’eau potable au Sénégal : un partenariat public-privé à l’épreuve du temps. AFD, Notes Techniques de Mars 2018 (n°41)

 

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