L'exposition comme lieu d'innovation. Compte rendu d'entretien avec Nicolas Liucci-Goutnikov.

     Le 2 mars dernier, notre groupe a rencontré Nicolas Liucci-Goutnikov, conservateur au Musée National d’Art Moderne, pour une discussion éclairant les questions qui nous ont intéressées tout au long du semestre : la valorisation et l’accessibilité des collections aux publics, l’innovation dans l’exposition, le rapport à l’objet d’art, la recherche en histoire de l’art ou encore la carrière de conservateur. Nous avons trouvé l’échange d’une grande richesse, par la personne de Nicolas Liucci-Goutnikov mais aussi par l’aspect exceptionnel et unique d’un musée tel que le MNAM, au sein du Centre Pompidou qui fête aujourd’hui ses 40 ans. Sur de nombreux points, le Musée National d’Art Moderne – en accord avec ses missions premières et sa ligne historique – se positionne comme un musée extrêmement innovant, qui a su aborder toutes les questions que nous nous sommes posées dans le cadre de ce cours.

 

Dans ce compte rendu, nous rendrons compte des points majeurs abordés lors de la discussion, tout particulièrement la vision de l’art de notre invité, directement liée à sa vision de l’exposition, la recherche et l’innovation au sein du MNAM et enfin la position particulière occupée par le musée au sein du Centre Pompidou, et l’appropriation des problématiques et lignes artistiques du Centre dans le Musée dans l’optique des espaces interconnectés tant désirés par Pontus Hulten à la création de cet espace si particulier et désormais indispensable au paysage artistique parisien pour l’art moderne.

 

 

Une vision de l’objet d’art et de l’exposition.

 

En premier lieu, le parcours professionnel de Nicolas Liucci-Goutnikov mérite d’être intégré au compte rendu de cet entretien, par l’évident lien avec sa propre vision de l’art, mais également pour souligner à quel point le parcours d’un conservateur qui n’est pas passé par l’Institut National du Patrimoine peut être riche et apporter beaucoup à une institution telle quel le MNAM. Diplômé d’HEC, Nicolas Liucci-Goutnikov s’oriente rapidement vers de nouvelles études pour réaliser une thèse en sémiologie, en particulier sur la façon dont les images publicitaires sont réappropriées par les artistes contemporains (notamment Jeff Koons). Parallèlement, il suit également des cours à l’école de photographie d’Arles. La question de l’image et du rapport à l’image est donc majeure dans sa conception de l’art. Dans une deuxième thèse, « les voies de la singularité : pour une généalogie des œuvres d’art », inspirée par des théoriciens comme Gérard Genette ou Jean Marie Schaeffer, il questionne l’œuvre d’art dans sa relation esthétique avec les autres œuvres. L’œuvre d’art a une force symbolique et impose une forme de singularité alors même qu’elle est inscrite dans un paysage déjà connu, une forme de « généalogie artistique » comme il le souligne : par cette conception on comprend qu’une forme de médiation est inévitable à l’appréciation de l’œuvre d’art ; et donc le rôle du Musée ne doit pas s’arrêter celui de la conservation. Cette médiation et cette inscription de l’œuvre d’art dans une identité esthétique commune est mise en valeur par l’événement « Kollektsia, art contemporain en URSS et en Russie » qui s'est tenu au MNAM en 2016 : le fruit d’une donation exceptionnelle d’œuvres issues d’artistes russes inscrits dans une vision esthétique individuellement unique mais également commune face à l’expérience de dissidence qu’ils vivaient. Il y a cette idée que les œuvres s’inscrivent dans une généalogie, qu’elles dialoguent entre elles et prennent de la valeur en étant réunies physiquement. Donc la vision de l’exposition de Liucci-Goutnikov est celle d’un événement indispensable à la recherche et à la compréhension des œuvres d’art, et non pas seulement un événement destiné à réunir des œuvres sous un thème, comme un prétexte n’ayant pas grand chose à voir avec la recherche.

 

Face à la question « n’est-il pas dangereux d’institutionnaliser des œuvres nées dans les marges en les exposant, brisant leur dimension politique ? », Nicolas Liucci-Goutnikov insiste sur le fait que les artistes de Kollektsia n’ont jamais voulu créer « politiquement » : seulement créer l’art qui leur correspondait. Leur dissidence est perçue par le régime, et leur activisme commence au moment où ils décident de se battre pour faire exposer leurs œuvres. L’exposition est un acte politique plus que la création, comme Nicolas Liucci-Goutnikov le souligne par l’exemple de l’exposition Bulldozer en 1974, menée par un groupe d’artistes et Oskar Rabin, dans un champ de la banlieue moscovite.

 

Quelle serait la vie d’une exposition après sa fin « physique » ? Nicolas Liucci-Goutnikov souligne la force « historique » de certaines expositions, qui laissent une trace forte au sein du public d’experts. A part le catalogue, ne peut-on compter que sur des chercheurs intéressés par certaines expositions pour les faire vivre ?

 

En fin de discussion, le conservateur nous parle d’une initiative particulièrement intéressante qui permettrait de donner aux expositions une historiographie propre : un projet développé en partenariat avec le musée d’Orsay et Paris I qui poussera à relire l’histoire des musées, des expositions, des acquisitions, au regard de l’histoire de l’art, afin notamment de fêter le bicentenaire du Musée du Luxembourg, jadis musée des artistes vivants, sans doute l’un des premiers musées d’art contemporain. Le but serait ainsi de montrer les constants décalages entre les politiques d’acquisition des musées et le cours de l’histoire de l’art telle qu’on l’apprécie aujourd’hui. Il s’agit également d’une position d’humilité que de montrer que l’ancêtre du MNAM, et peut être le MNAM lui-même, a eu une position d’acquisition totalement anachronique par rapport à ce que l’on considère aujourd’hui en histoire de l’art : au moment du scandale des fauves, le musée achetait plus d’orientalistes que de Matisse…  Ce projet d’exposition s’inscrit parfaitement dans le cadre des expositions « de recherche », s’opposant aux expositions « blockbuster », et permettra sans doute de porter un œil nouveau sur l’exposition et le musée dans leur historiographie.

 

 

La recherche et l’innovation.

 

La recherche fait partie intégrante des missions du MNAM. En effet, chacune des actions que le conservateur doit mener produit des connaissances : quand un conservateur travaille une politique d’acquisition, il exhume des moments de l’histoire de l’art avec la même démarche qu’un chercheur. Certes, la façon dont le MNAM livre la recherche (notices, biographies, expositions) est différente de celle des universitaires (publications, conférences). La recherche universitaire tout particulièrement étudie l’œuvre in absentia, alors qu’au musée l’étude s’effectue in presentia, en présence de l’œuvre d’art, car l’objet physique est essentiel à sa compréhension.

 

Une exposition de type heuristique peut donc constituer un projet de recherche, tel que l’exposition « Surréalisme en Egypte Art et Liberté », procédant d’une action de recherche immédiate, par le travail doctoral de chercheurs qui avaient été invités au Centre Pompidou. Par ailleurs, s’interroger sur comment concilier les expositions de recherche avec les expositions « Blockbuster » est essentiel : le MNAM doit faire face à des contraintes d’autonomie financière, se reposant donc davantage sur la billetterie, ainsi que sur la philanthropie et le mécénat. C’est pourquoi  le MNAM continue à produire des expositions « Blockbuster » (Cf. expos Magritte et Dali) qui fonctionnent comme une marque pour s’assurer des entrées. L’enjeu actuel concerne plutôt la relecture originale et singulière de ces grands noms qui puissent produire des connaissances. Une expérience à laquelle Nicolas Liucci-Goutnikov tient énormément est celle des « expositions dossiers » ayant une dimension temporaire, mais inscrites dans un parcours permanent. Accompagnant ces expositions, le MNAM dédie chaque fois une publication hors-série sur un cas particulier.  Les deux premières ont été consacrées aux « passeurs », c'est-à-dire à des critiques d’art, en essayant de reconstituer leur univers mental et les œuvres qu’ils ont aimé (Cf. Aragon, Apollinaire, George Duthuit..). A suivre, d’autres portaient sur les politiques de l’art et l’engagement des artistes pour de grandes idéologies comme le réalisme socialiste ou l’Internationale. Ce projet s’inscrit évidemment dans une pure dimension de recherche, tout en mettant en relief les œuvres plus inattendues et moins exposées, destinées à un public censé venir plus souvent au musée.

 

Le fait d’être un Musée National donc, avec les contraintes budgétaires que cela implique, ne s’avère pas être une entrave à la liberté de la recherche dans une exposition. Un établissement public comme le MNAM a la vocation de tout pouvoir montrer et défricher, mission pour laquelle l’Etat doit continuer à donner les moyens. Il ne s’agit pas d’une défaite du secteur public contre le privé, comme certains se sont empressés de l’annoncer, puisque le secteur public conserve bien plus de liberté et moins d'exigences de profits. Ne pouvant pas acheter des œuvres très cotées sur le marché de l’art, le MNAM est forcé à se montrer plus créatif et à s’intéresser à des artistes peu valorisés par le marché, les découvrir et les exposer. C’est justement à ce moment-là que la recherche se concrétise par l’invention de nouvelles formes d’exposition, telles que pour l’exposition « kolleksia », entièrement financée par des collectionneurs qui voulaient faire connaître un art encore inconnu en France.

 

En ce qui concerne la démocratisation du public du MNAM,  le grand enjeu est celui d’attirer les jeunes qui travaillent à la BPI – Bibliothèque Publique d’Information. Pourtant, il y a un véritable problème de circulation au sein d’un bâtiment non conçu pour ce type de public. Il faut également souligner le manque de passerelles entre la BPI et la Bibliothèque Kandinsky – Centre de conservation des archives- réservée aux chercheurs, cela empêchant un dialogue direct entre la recherche et le jeune public.

 

Les 40 ans du Centre Pompidou : l’occasion d’une remise en question de ses principes fondateurs -  Le MNAM au sein des problématiques du Centre Pompidou.

 

Nous célébrons cette année les 40 ans du Centre Pompidou. Cet anniversaire conduit à l’organisation de nombreuses manifestations pendant toute l’année et dans quarante villes de France. Mais la célébration des 40 ans du Centre est aussi l’occasion d’une remise en question de ses principes fondateurs. En 1969, le Président George Pompidou a décidé d’affecter le plateau Beaubourg à la création d’un centre culturel pluridisciplinaire d’un nouveau genre. En effet, le centre Pompidou devait présenter des espaces interconnectés et constituer un véritable lieu de vie pour le public. Nous avons souhaité interroger Nicolas Liucci-Goutnikov au sujet de la pérennité du projet initial du Centre et des défis soulevés par la poursuite de ses principes fondateurs aujourd’hui.

 

Le directeur de la recherche du Centre Pompidou nous a immédiatement fait part d’un consensus existant autour de l’idée que le modèle initial du Centre s’est perdu. Cela est, selon lui, très clair au vu de la façon dont les salles ont été modifiées au cours du temps. Les étages du Centre Pompidou étaient conçus pour être modulables presque à l’infini, avec des espaces mobiles, suspendus, modifiables au fil des accrochages, or cette grande “utopie de la circulation” était ingérable pour des raisons concrètes d’après N. Liucci-Goutnikov. Ce constat a ainsi mené à une ossification des structures d’accrochage s’éloignant du projet initial.

 

La pluridisciplinarité est aussi difficile à tenir d’après la réponse de Nicolas Liucci-Goutnikov - et ce en dépit de l’accent que le nouveau directeur a mis sur la nécessité de la revaloriser. Le principal obstacle à cette à volonté première nous a été énoncé de façon simple par N. Liucci-Goutnikov: “le mouvement des arts n’est pas forcément pluridisciplinaire”. De fait, de nombreux artistes revendiquent de travailler sur un média particulier et toutes les thématiques d’expositions ne se prêtent pas à la pluridisciplinarité. L’exposition “Beat Generation” nous a été présentée comme un exemple d’exposition se prêtant très bien à la pluridisciplinarité car ce courant artistique est par nature transdisciplinaire - mais elle ne fait pas figure de règle générale.

 

Une autre volonté liée au décloisonnement des espaces du centre consistait à faire s’entrecroiser les collections des expositions permanentes et des expositions temporaires. Nicolas Liucci-Goutnikov estime que l’accent doit être mis sur la présentation de la collection permanente du musée (dont on ne montre aujourd'hui que 5%) mais entend que certaines expositions telles que “Duchamp, la peinture même” puissent réunir collections permanentes et prêts.

 

 

L’anniversaire du Centre Pompidou, ainsi que nous l’avons évoqué précédemment,  entraîne une remise en question de ses principes fondateurs. L’un d’eux était de faire du Centre un lieu de vie pour le public en rapport avec le présent. Lorsque nous avons interrogé N. Liucci-Goutnikov sur la postérité de ce projet, il a d’abord tenu à bien distinguer le Centre Pompidou et le Musée National d’Art Moderne. Selon lui, le musée est l’endroit du temps long, de la sédimentation, avec une prise de distance par rapport au temps présent, même s’il étudie l’art actuel. Goutnikov défend ce postulat en arguant qu’il permet notamment de se prémunir des effets de mode. Au contraire le Centre est, selon le chercheur, un lieu qui souhaite promouvoir une programmation totalement en prise avec l’actualité de l’art mais aussi la vie du monde. Cet ancrage du Centre Pompidou dans le temps présent est, d’après lui, un des héritages de l’utopie des années 1970.

Ces problématiques nous ont permis d'enchaîner sur une question portant sur le rôle actuel du Centre Pompidou dans la promotion de la jeune création contemporaine. Nous avons demandé à Nicolas Liucci-Goutnikov s’il estimait que le Centre souffrait ou non de la concurrence avec des établissements plus récents et plus spécialisés tel que le Palais de Tokyo. Nicolas Liucci-Goutnikov admet que cette bataille existe fortement et concède que l’exposition “Tino Seghal” du Palais de Tokyo aurait aussi eu sa place au Centre Pompidou. Le chercheur nous a avoué que le Palais de Tokyo “faisait envie” au Centre Pompidou car il s’agit d’une structure associative qui est, de fait, beaucoup plus agile. Il a cité l’exemple des œuvres de Tino Seghal dans les collections du Centre Pompidou qui poseraient infiniment plus de problèmes pratiques pour être activées au sein du Centre. Toutefois, le chercheur a aussi tenu à souligner la différence d’approche entre les deux structures. Le Palais de Tokyo s’inscrit, selon lui, plus dans la réactivité face à l’actualité de la création alors que le Centre Pompidou prends plus de temps avant de montrer les artistes et les consacrer.


 

CONCLUSION.

Cette discussion a permis d’éclaircir de nombreux points concernant l’idée d’exposition innovante des œuvres d’art. Après avoir rappelé par sa conception de l’objet d’art l’indispensable mission médiatrice des musées, Nicolas Liucci-Goutnikov nous a expliqué les grandes lignes qui font du MNAM un musée moteur au sein du projet artistique du Centre Pompidou. Particulièrement, l’importance centrale et non négociable des projets de recherche dans les expositions nous paraît l’un des points les plus importants. En filigrane, la question des publics a été diffuse dans l’ensemble de la discussion. Même si nous aurions aimé que la question de la démocratisation soit plus abordée, nous avons bien dû reconnaître que la vision de Nicolas Liucci-Goutnikov sur l’art et sa réception par le public explique sa vision sur la médiation : un respect du public d’abord assuré par la grande qualité scientifique des expositions de recherche, et la diversité des œuvres présentées. Cette intransigeance intellectuelle, qui fait du Musée National d’Art Moderne la référence en termes d’art moderne et contemporain, sert avant tout le public, et si celui-ci est le plus large possible alors tant mieux.

 

Cette discussion aura également beaucoup tourné autour des questions de scénographie, de médiation par la circulation et l’espace. Nous avons trouvé particulièrement intéressants les commentaires de notre invité sur l’abandon progressif du rêve originel d’espaces interconnectés au sein du Centre, que cela concerne les expositions, les collections permanentes, les deux bibliothèques ou les espaces de conférence. La transversalité a été abordée tant en termes d’espaces qu’en termes de catégories d’expression : comme souligné par le succès de l’exposition sur la Beat Generation en 2016.

 

Nous avons demandé à Nicolas Liucci-Goutnikov quelles étaient selon lui les grandes lignes directrices du MNAM pour le futur, et en particulier si d’autres projets visant à élargir la connaissance des d’artistes – comme ce fut le cas des artistes féminines pour l’expo « Elles » -  sont envisagées. Selon lui, ces expositions ont le mérite de poser des questions et de mettre en lumière des problématiques de l’histoire de l’art. L’exposition « Elles » aura également eu le mérite d’enclencher de nouvelles dynamiques dans l’acquisition de certaines œuvres réalisées par des femmes, puisque les conservateurs s’étaient rendu compte que le musée, malgré son immense collection en réserve, ne possédait pas assez d’œuvres pour en faire une exposition.

 

Malgré tout, ces relectures de l’histoire de l’art ne pourraient pas être multipliées à l’infini, car elles ne sont pas toujours pertinentes du point de vue de la recherche. On l’aura bien compris, pour Nicolas Liucci-Goutnikov, les expositions les plus révolutionnaires dans leur pertinence sont celles qui explorent de nouveaux champs de recherche et sont réalisées avec la rigueur scientifique nécessaire pour mettre en valeur les œuvres d’art. Les « expositions dossiers » qui décloisonnent la frontière entre le temporaire et la collection permanente sont en soi des actes d’innovation « ayant la vertu de la précision, mettant peut être des éléments plus modestes et moins grandioses, mais avec des résultats plus probants » selon les mots du conservateur.

 

Enfin, Nicolas Liucci-Goutnikov conclut par sa joie de voir le musée faire désormais partie de deux « labex » (laboratoires d’expérience) en partenariat avec des universités (Paris 8, Paris 1 et l’Université de Cergy-Pontoise) ; une association qui ne pourra que mieux mettre en valeur la mission de recherche qui est définitivement – on peut désormais le dire - le point central et la base de tout développement recherché par le Musée National d’Art Moderne d’aujourd’hui et de demain.

 

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