Commentaire : « Repenser la pauvreté », par E. Duflo et A. V. Banerjee, Éd. Seuil, 2012.

January 29, 2018

Résumé.

Dans cet ouvrage, Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo plaident pour une élimination de la pauvreté pas à pas, en s’attaquant aux problèmes concrets des pauvres dans leur vie quotidienne. Le J-Pal, laboratoire d’Action contre la pauvreté, cofondé par les deux auteurs, diffuse leurs idées à travers la planète en évaluant des dispositifs de développement. Véritable référence dans le domaine de l’économie du développement, cet ouvrage véhicule une vision de l’économie comme science permettant de lutter contre la pauvreté.

 

« […] Ce livre montre à quel point l’espoir est viral et combien la connaissance est essentielle, il nous dit pourquoi nous devons persévérer, même lorsque les défis paraissent insurmontables. »

 

     Esther Duflo et Abhijit Banerjee veulent apporter une lueur d’espoir dans la lutte contre la pauvreté : son éradication est possible, mais elle exige de changer de perspective. Ils soutiennent que les programmes luttant contre la pauvreté échouent en raison de leur incompréhension du problème. Ces derniers sont freinés par les « 3I » : Ignorance, Inertie, et Idéologie. Les auteurs délaissent ainsi les grandes questions idéologiques qui agitent le champ de l’économie du développement pour s’attacher à la conception et à l’évaluation de dispositifs améliorant concrètement la vie des pauvres. Ce faisant, ils proposent une « troisième voie » dans le débat sur l’aide internationale, à travers une science économique capable de résoudre objectivement les défis posés par la pauvreté. Cet ouvrage est le fruit de quinze années d’étude des choix des pauvres sur le terrain.

 

Cette fiche de lecture a pour but de montrer que la démarche adoptée par Duflo et Banerjee constitue un outil incontournable dans le processus de lutte contre la pauvreté. Cependant, elle présente des limites et doit être complétée par d’autres approches pour appréhender ce défi globalement.

 

La démarche des auteurs peut s’analyser en deux temps : elle consiste à déplacer le regard pour une meilleure compréhension de la vie des pauvres. Ce faisant, E. Duflo et A.V. Banerjee veulent conférer à leur approche une valeur scientifique.

 

 

 

LES PAUVRES AU CŒUR DU PROCESSUS DE LUTTE CONTRE LA PAUVRETE.

 

 

Lutter contre la pauvreté étape par étape.

 

Les auteurs partent du principe que la lutte contre la pauvreté est vécue comme une tâche écrasante quand elle est pensée globalement. Ils refusent une « pensée paresseuse et stéréotypée » pour s’attaquer au problème de la pauvreté comme une série de problèmes concrets qui peuvent être résolus un à un.

 

L’ouvrage propose une approche pragmatique de la pauvreté, qui dépasse les débats idéologiques sur l’efficacité de l’aide internationale. Aucune leçon générale n’est donnée pour éradiquer la pauvreté globalement, mais des pistes sont indiquées afin d’améliorer la vie des pauvres. Ils exposent ainsi les différents résultats trouvés sur le terrain. Cette démarche vise à « constituer une boite à outils de politiques efficaces », afin d’éclairer les décisions publiques.

 

Il est dès lors légitime de se demander si, comme les auteurs le soutiennent, « les petits changements ont de grands effets ». Si les auteurs montrent que certains programmes ont de réels impacts dans un contexte et un lieu donné, il est impossible de généraliser ces résultats et de les traduire en politique. Se pose ici le problème engendré par la recherche action : le chercheur propose une lecture d’un problème, mais sa réappropriation par les décideurs publics est toujours complexe et dépend de facteurs que ne prend pas en compte la recherche ; tels que le financement ou les intérêts politiques.

 

 

La logique des pauvres

 

Les auteurs cherchent à mettre en lumière la richesse du savoir économique tiré de la compréhension de la vie des pauvres. Selon eux, les défauts de conception des programmes d’aide au développement doivent se résoudre par un retour au terrain, en plaçant l’individu pauvre au cœur du processus de lutte contre la pauvreté.

 

Les auteurs s’attachent ainsi à démystifier la soi-disant irrationnalité des pauvres. Dans l’idéologie victorienne, les pauvres sont fainéants et incapables de penser à l’avenir. Cette idée que les pauvres sont naturellement portés vers l’imprévoyance, et ainsi condamnés à la pauvreté, a subsisté au fil des années. Au contraire, E. Duflo et A.V. Banerjee soutiennent qu’afin de survivre, les pauvres développent une économie complexe. Ainsi, les maisons inachevées sur le bord de la route dans les pays en développement sont des moyens d’épargne des individus démunis. Les banques refusent de les prendre comme clients car la gestion des petits comptes engendre des coûts administratifs. Les pauvres n’ont alors qu’un accès restreint au crédit pour financer leurs entreprises et sont peu assurés contre les risques encourus. La créativité développée par les pauvres est ainsi désignée comme le symptôme du manque d’accès à des solutions simples et conventionnelles.

 

Cette démarche incite les habitants des pays riches à l’humilité. S’il peut être reproché aux auteurs de développer une vision paternaliste, ces derniers rétorquent qu’il est aisé de discourir sur la nécessité d’assumer la responsabilité de sa vie « depuis son canapé ». Ils affirment que les habitants des pays riches subissent un paternalisme si ancré qu’ils ne le remarquent plus. Ils montrent que, loin d’être paresseux, les pauvres sont soumis à plus de pression que les habitants des pays riches, car ils ont plus de choix à faire. Cette approche montre qu’il est extrêmement difficile de rester motivé lorsque l’objet de nos désirs nous paraît lointain. Ainsi, les auteurs suggèrent que « rapprocher la ligne d’arrivée » pourrait être ce dont les pauvres ont besoin pour se lancer dans la course. Il s’agit alors de rendre facile d’accès pour les pauvres des solutions conventionnelles, telles que des soins préventifs ou des assurances.

 

 

 

LA LUTTE CONTRE LA PAUVRETE : UNE NOUVELLE SCIENCE ?

 

 

Les évaluations aléatoires : l’ère du gouvernement par la preuve.

 

Afin de tester empiriquement les programmes de développement, les auteurs utilisent la méthode des évaluations aléatoires. Cette dernière, inspirée des sciences expérimentales du XXe siècle, a pour but d’évaluer l’impact d’un programme. Elle sépare des individus aléatoirement choisis entre un groupe test et un groupe témoin. L’hypothèse sous-jacente est que les individus diffèrent uniquement par l’application du programme.

 

Cette approche a de nombreuses limites. La première est celle de la validité externe d’une évaluation aléatoire, c’est-à-dire de la généralisation de ses résultats. En effet, une expérimentation a lieu sur un échantillon local, dans un lieu et un contexte donné. Il est très difficile de savoir si l’impact d’un programme sera le même sur une population différente.

 

Comme le souligne A. Jatteau, le problème de la temporalité des expériences aléatoires se pose également. En effet, cette technique peut prendre plusieurs années. Or, les chercheurs et les décideurs politiques n’ont pas la même temporalité. L’évaluation terminée, les priorités politiques ou les financements peuvent avoir changé. Les défis de la traduction des résultats produits par la recherche en action publique sont une fois de plus soulevés.

 

Enfin, cette méthode pose une limite éthique. Choisir aléatoirement les individus participant à un programme supposé bénéfique peut être vu comme une forme d’injustice envers le groupe témoin.

 

Bien que les auteurs reconnaissent les limites méthodologiques de cet outil, il est de plus en plus utilisé par les acteurs de l’aide au développement. Cette méthode signe une nouvelle alliance entre le savant et le politique. Les expérimentations sont une solution aux « 3I » car elles prônent l’objectivité scientifique et l’efficacité. Jatteau parle de « pédagogie par la preuve », puisque les décisions publiques sont supposées être prises uniquement dans un souci d’objectivité scientifique.

 

 

La place de l’économie dans la lutte contre la pauvreté.

 

Si Repenser la Pauvreté veut dépasser les débats idéologiques, il valide le statut scientifique de la discipline économique. Ce livre veut en effet instaurer les évaluations aléatoires comme norme dans l’analyse du développement. Le J-Pal utilise cette méthode et milite pour que les institutions internationales l’adoptent comme mesure d’impact de leurs programmes.

 

Cette volonté d’ériger l’économie comme une science des faits plus que des idées a trouvé résonnance dans le débat contemporain sur le négationnisme en économie. Ce dernier, relancé récemment par l’ouvrage de P. Cahuc et A. Zylberberg, a trouvé un nouveau terrain de bataille depuis l’émergence de la méthode des expériences aléatoires. Ce conflit est bipolarisé entre les partisans d’une économie comme « science dure », et ceux la considérant comme « science humaine ». Les pourfendeurs du négationnisme soutiennent ainsi que l’économie se suffit à elle-même pour résoudre les problèmes contemporains, tels que celui de la pauvreté.

 

Cette « suprématie de l’économie » dans le champ des sciences humaines peut cependant être contestée. Dans la démarche des auteurs, le quantitatif prime, ce qui suggère que les méthodes qualitatives ont une valeur heuristique moindre. Il y a ainsi dans cette approche une absence de pluridisciplinarité. Le problème des inégalités, quasiment absent de l’analyse de cet ouvrage, mériterait d’être abordé au prisme de regards sociologiques. Intégrer d’autres sciences humaines éclairerait également la question de la généralisation des résultats des évaluations, grâce à une approche plus systémique. Ainsi, comme le dit Jatteau, « un croisement des regards disciplinaires et méthodologiques devrait permettre d’améliorer la compréhension des résultats et la mise à jour des chaînes causales qui sous-tendent les expérimentations ».

 

A cet égard, l’argumentation de Deaton est éclairante. Ce dernier critique les expérimentations aléatoires et ses défenseurs, qu’il appelle les « randomistas ».  Selon lui, découvrir si tel projet a fonctionné ou non est important en soi, mais les évaluations ne révèlent pas de solutions générales. L’efficacité de l’aide apportée dans un pays dépend de l’économie dans son ensemble, et non de projets spécifiques. Deaton soutient ainsi que les pays qui ont réussi à sortir de la pauvreté l’ont fait principalement en s’ouvrant au commerce international, en garantissant les droits de propriété, et en luttant contre la corruption. Il faut dès lors distinguer réussite de projets locaux et aide efficace, car « l’évaluation des projets ne saurait nous dispenser de réfléchir à l’aide de manière globale et à ses conséquences nationales ». Deaton soutient ainsi qu’il est important de ne pas se limiter aux évaluations aléatoires dans la lutte contre la pauvreté.

 

Pour conclure, l’approche proposée par Duflo et Banerjee est intéressante car elle propose de se défaire de la paralysie des questions idéologiques sur la pauvreté. L’évaluation est une voie à suivre car elle permet de mesurer l’impact d’un programme et de déplacer le regard vers les besoins intrinsèques des individus pauvres.

Cependant, l’utilisation des évaluations aléatoires pour « repenser la pauvreté » est discutable.  Il faudrait ne pas se limiter à la seule science économique, et incorporer d’autres disciplines permettant de penser le problème de manière plus globale et de le traduire en politiques efficaces.

 

BIBLIOGRAPHIE.

 

Antoine, (2009). La révolution des « randomistas », Ecopublix.

 

P. Cahuc et A. Zylberberg (2016). Le négationnisme en économie et comment s’en débarrasser, Paris, Flammarion.

 

Deaton, A. (2016). La Grande Evasion. Presses Universitaires de France - PUF, 2016.

 

Deaton, A. (2010), « Instruments, Randomization, and Learning about Development », Journal of Economic Literature, 48, 424-455

 

Jatteau, A. (2013). V. Limites et critiques des expérimentations aléatoires. Dans Les expérimentations aléatoires en économie (pp. 85-108). Paris: La Découverte.

 

La Lettre du Collège de France, Collège de France, Paris, mars 2009.

 

Martinache, I. (2017). La Grande Évasion. Santé, richesse et origine des inégalités : Angus Deaton Paris, Presses universitaires de France, 2016, 384 p. Idées économiques et sociales, 187,(1), 75-76.

 

P. Cahuc et A. Zylberberg (2016). Le négationnisme en économie et comment s’en débarrasser, Paris, Flammarion.

 

Y. Algan, F. Marion, O. Etienne (2015). The Superiority of Economists, In: Journal of Economic Perspectives, Vol. 29(1).

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