L'expérience du siècle.

January 28, 2018

     Au rythme où vont les affaires du monde, baptiser le siècle dans lequel on vit n’est jamais chose aisée. Les tentatives sont pourtant nombreuses de figer son temps dans le marbre d’une épithète à destination des générations futures. Si les Lumières règnent aujourd’hui sans partage sur le 18ème siècle, et si l’on retient généralement que notre 19ème siècle fut avant tout celui des révolutions, la question est bien moins tranchée de savoir à qui ou à quoi vouer le dernier des siècles du millénaire. Siècle de la peur pour Albert Camus, ou des excès pour l’historien Éric Hobsbawm, le 20ème siècle devait être pour Guillaume Apollinaire le siècle des nuages. Entendant seulement désigner par-là les progrès certains de l’aviation, le poète nous livre au passage une belle vision de cet âge qui fut sans doute celui qui mêla le plus d’ombre au plus de lumière. Par-delà les tentatives plus ou moins heureuses des uns et des autres, il est cependant une formule qui a su retenir l’attention et s’imposer notamment dans les cercles universitaires anglo-saxons, consistant à placer le 20ème siècle sous le signe de l’expérience. Siècle des guerres totales et des totalitarismes, mais également de la décolonisation et de la construction européenne, le 20ème siècle a multiplié les expériences politiques à l’échelle du globe. De la Ford T au Concorde, il a été porté par un progrès des techniques et des moyens de communication, bouleversant ainsi l’usage du monde et accélérant notre perception du temps. Au plan des mœurs, le 20ème siècle a surtout été marqué par un ample mouvement de libération et d’affirmation de l’individu comme sujet — capable de revendiquer sa liberté contre les structures existantes, et libre de se construire une vie à partir de sa propre expérience. Parce que le 20ème siècle fut pour l’humanité celui de l’expérience des limites, il fut en même temps, pour l’individu, celui de la pleine expérimentation du domaine des possibles.

 

Nombre de témoins critiques de leur temps se sont ainsi interrogés au 20ème siècle sur cette polarité de l’expérience et de la limite, à l’instar de Maurice Blanchot ou de Georges Bataille. Parmi eux, le philosophe Michel Foucault avait eu ces phrases sur lesquelles on se penchera dans les pages qui suivent. S’exprimant devant des lycéens en 1971, il avait ainsi déclaré :

 

« La société future s’esquisse peut-être à travers des expériences comme la drogue, le sexe, la vie communautaire, une autre conscience, un autre type d’individualité… Si le socialisme scientifique s’est dégagé des utopies au XIXe siècle, la socialisation réelle se dégagera peut-être au 20e siècle des expériences. »

 

Cette remarque procède précisément de cette histoire de la pensée française au 20e siècle qui fit de la remise en cause des codes et des interdits l’enjeu d’une libération à la fois philosophique et politique de l’individu. Matérialisée par des pratiques archétypales comme le sexe ou la drogue, cette libération se conçoit sous le signe de l’expérience. Si l’on cherche à établir la généalogie de cette pensée, on la découvre assez nettement solidaire de la réhabilitation progressive de la figure et de l’œuvre du marquis de Sade au siècle dernier. Après une longue période de clandestinité, l’œuvre de Sade refait en effet surface à l’orée du 20e siècle, notamment lorsque Guillaume Apollinaire en publie une anthologie qui devait la faire connaître et révérer des surréalistes. Des ouvrages de Blanchot et Bataille assurent la transmission à la génération suivante, et lorsque Michel Foucault réalise cet entretien, cette œuvre est parmi les plus discutées au sein de la nébuleuse de la French Theory. Barthes bien-sûr, mais aussi Lacan, Klossowski et Foucault lui-même s’intéressent alors à cette expérience littéraire où libre cours est donné à un désir insatiable, marquant à la fois le point d’apogée de l’affirmation de soi et le point de bascule vers la destruction de l’autre. Or c’est précisément dans cette tension entre le singulier et le pluriel, entre l’individu et le social, que s’insère le propos de Michel Foucault dont il est question ici. Car au-delà de la seule « part maudite » propre à tout sujet, Foucault semble conférer à l’expérience radicale de soi une portée pleinement politique — celle d’accoucher de la « société future » ou de « la socialisation réelle ». Dire que cette société « se dégagera » des expériences — au-delà de l’ambivalence propre à l’expression <se dégager de>, qui marque une hésitation entre continuité (procéder de) et rupture (se distinguer de) — c’est bien donner une portée collective à cette entreprise de réhabilitation du corps. Foucault reste fidèle en cela à une certaine « pensée 68 ». Ce qui se jouerait dans ces expériences réalisées par l’individu, ce serait en réalité une recomposition des rapports sociaux et des rapports de pouvoir, aboutissant à la « socialisation réelle ». En faisant pleinement l’expérience de soi comme sujet, l’individu se libérerait ainsi de tout rapport de domination, de sujétion. Or il faut voir que si les expériences dont parle Foucault ont d’abord bien participé d’une recherche et d’un effort de libération vis-à-vis d’une structure de domination qualifiée de « biopolitique » (I), ce geste a lui-même mis en crise les rapports sociaux, sans pour autant faire disparaître les rapports de sujétion. Plutôt qu’à la « socialisation réelle », les expériences du 20e siècle auraient ainsi mené à ce que l’économiste Jacques Généreux appelle la « dissociété » (II). D’où cette question : les multiples articulations de l’expérience du sujet formulées au 20e siècle n’ont-elles pas conduit à une certaine désarticulation du social ?

 

Dans la tradition artistique et philosophique occidentale, les expériences radicales telles que le sexe, la drogue et la vie communautaire sont d’abord à rattacher à une forme d’action révolutionnaire, visant la libération du sujet vis-à-vis des structures normatives du « biopolitique ». Michel Foucault, au cours de ce même entretien de 1971 avec des lycéens, affirme vouloir « faire sauter le verrou […] de la théorie du sujet », qui doit selon lui être attaqué, «  par une entreprise de destruction du sujet comme pseudo-souverain (c’est-à-dire par l’attaque culturelle : suppression des tabous, des limitations et des partages sexuels ; pratique de l’existence communautaire ; désinhibition à l’égard de la drogue ; rupture de tous les interdits et de toutes les fermetures par quoi se reconstitue et se reconduit l’individualité normative). » Et de conclure : « Je pense là à toutes les expériences que notre civilisation a rejetée ou n’a admises que dans l’élément de la littérature ».

 

Or c’est précisément dans la littérature de la fin du 19e siècle que l’on trouve la trace de ces expériences visant à l’éclatement du sujet-souverain, qui devaient ensuite orienter et structurer les pratiques de ce « 20e siècle des expériences ». Si la figure de l’artiste toxicomane est aujourd’hui bien connue — au point de constituer un poncif voire une posture —, elle a constitué par le passé une revendication nouvelle, contribuant à fonder une révolte artistique sur le plan de la marginalité assumée. Suite à la publication des Confessions d’un mangeur d’opium de Thomas de Quincey en 1822, c’est leur relecture par Baudelaire dans ses Paradis artificiels (1860) qui introduit ce trope dans la modernité littéraire française. Trois ans seulement après le procès des Fleurs du Mal, qui avait vu le poète être condamné pour outrage à la morale publique, Baudelaire ajoute en effet la toxicomanie assumée aux nombreuses licences sexuelles de ses poèmes lesbiens. Unissant dans son œuvre et sa personne les différentes expériences décrites par Michel Foucault, Baudelaire formule en outre, dans son poème « Le Voyage », un véritable art poétique de cette « autre conscience » qu’évoque le philosophe : « Nous voulons, tant ce feu nous ronge le cerveau / Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? / Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau ». L’« autre type d’individualité » mentionnée par Foucault fait quant à elle écho à l’œuvre de Rimbaud, dont on connaît le lien de filiation avec Baudelaire. Si, du « Bateau ivre » aux Illuminations, cette œuvre est le lieu d’une furieuse tentative de libération des carcans de la langue comme des structures sociales, c’est surtout à l’énigmatique sentence « Je est un autre » que l’on pense ici. Près d’un siècle avant Foucault, Rimbaud formule déjà une théorie de l’éclatement du sujet-souverain, porté par ce qu’il appelle, dans sa lettre à Georges Izambard dite du « voyant », « le dérèglement de tous les sens ». Les surréalistes et toute la poésie contemporaine se sont engouffrés dans cette brèche ouverte par les symbolistes, celle de l’éclatement et, à terme, de la disparition du sujet poétique. À la suite de Freud et des progrès de la psychanalyse, les surréalistes ont en effet exploré poétiquement une « autre conscience » à travers les mécanismes inconscients de l’écriture automatique. Or on sait comme cette expérience poétique s’est doublé d’une action politique résolue — les appels à la révolution et la proximité avec le parti communiste étant des traits distinctifs du mouvement surréaliste. Aussi ces expériences littéraires ont-elles posé les jalons, à la fin du 19e et au début du 20e siècle, de cette démarche foucaldienne consistant à puiser dans des expériences radicales l’énergie nécessaire à une transformation de la société.

 

Mais la littérature, à travers ses personnages, et non plus seulement par ses auteurs, a également donné chair à des expériences de soi révélant un profond désir de bouleversement des rapports sociaux et qui, partant, ont structuré l’imaginaire du siècle. Encore à l’orée de ce « siècle des expériences » se situe l’œuvre de Proust — dont on connaît le goût à la fois pour l’exploration du moi et pour l’analyse subtile des rapports de classe. Au centre de cette œuvre se trouve le personnage du baron de Charlus, dans lequel le lecteur peut entrevoir, au fil des nombreux portraits que lui consacre le narrateur, une étonnante preuve du caractère subversif de la sexualité. On se rappelle que le baron — qui porte ce titre par coquetterie mais devrait prendre celui de prince des Laumes — poussait son instinct démocratique jusqu’à s’autoriser à insulter copieusement ses domestiques, considérant avoir ainsi fait la preuve de leur égale condition d’hommes. Mais c’est surtout un passage du Temps retrouvé qui retient ici l’attention. Dans le Paris de la guerre, le narrateur est pris un soir dans une alerte aérienne et se réfugie dans l’hôtel le plus proche, qui se révèle être une maison de passe pour « invertis » tenue par l’ancien giletier et amant de Charlus, Jupien. Le lecteur assiste alors, par l’entremise du narrateur-voyeur, aux fantasmes et aux pratiques sadomasochistes du baron. Celui-ci se livre par plaisir à de jeunes paysans en permission qui avouent sortir épuisés de ces séances de torture. Derrière ces pages se joue ainsi une quête du dépassement de soi dans une pratique sexuelle radicale. Charlus, véritable prince de la noblesse et du bon goût, ne se livre pas ainsi à une simple perversion sexuelle : il subvertit l’ordre social, goûtant avec douleur et délices une sujétion qui échappe à son personnage. Ces pages sont d’autant plus frappantes que l’on sait, par son biographe Didier Eribon, que Michel Foucault lui-même se livrait à des pratiques similaires, goûtant précisément dans la promiscuité des corps une forme d’oubli de soi, d’éclatement du sujet, et entendant ainsi échapper aux déterminismes de son statut d’intellectuel pour jouir d’une société recomposée, retrouvée, sur la base d’une profonde égalité des corps.

 

Mais le propos de Michel Foucault est aussi et enfin influencé par l’expérience des événements de mai 1968, qui font éclater sur la scène nationale des revendications libertaires porteuses d’une recomposition des rapports sociaux. Il est ainsi intéressant que, là encore, les questions sexuelles jouent un rôle important dans le déclenchement de la crise et la gestation de cette pensée contestataire. En effet, le texte de 1966 intitulé De la misère en milieu étudiant faisait grand cas de la « misère sexuelle » de la jeunesse, dans une société où le mariage et la morale régissaient encore largement les rapports entre les jeunes gens et les jeunes filles. Aussi Daniel Cohn-Bendit pouvait-il interpeller le ministre de la Jeunesse en visite à l’université de Nanterre, le 29 janvier 1968, au sujet des « problèmes sexuels des jeunes ». Et la révolution de mai fera en effet siennes ces revendications portant à la fois sur l’autonomie des individus et sur des évolutions sociétales — en témoigne le célèbre slogan adopté comme un véritable mot d’ordre par les jeunes révolutionnaires du quartier latin : « Jouir sans entraves ». Mais derrière l’écume des slogans se trouvait une véritable revendication politique, celle du droit de pouvoir faire pour soi-même un certain nombre d’expériences, et de ne pas s’en remettre à des codes ou à des structures sociales prédéfinies. Plus qu’une volonté de réforme ou de recomposition, cette affirmation sans entraves de l’individu était porteuse d’une remise en cause radicale de l’idée même de société, au sens d’un ensemble de règles et de pratiques régissant la vie en commun. Ceux qu’on allait bientôt appeler les soixante-huitards semblaient alors rêver, avec Foucault, d’une socialisation parfaitement horizontale, d’où tout rapport de domination serait absent, n’hésitant pas à remettre en cause, au profit d’une vie en communauté, l’idée même de société. Aussi Michel Foucault pouvait-il déclarer, dans la suite de l’entretien de 1971 : « Vous vous demandez si une société globale pourrait fonctionner à partir d’expériences si divergentes et dispersées, sans discours. Je crois au contraire que c’est l’idée même d’un <ensemble de la société> qui relève de l’utopie. Cette idée a pris naissance dans le monde occidental, dans cette lignée historique bien particulière qui a abouti au capitalisme. […] L’<ensemble de la société> est ce dont il ne faut pas tenir compte, si ce n’est comme de l’objectif à détruire. »

 

 

Aussi la « socialisation réelle » promise par Michel Foucault à la faveur de la multiplication des expériences radicales de « désasujettissement » aurait-elle pour objectif avoué, plutôt que la modification des rapports sociaux, un véritable éclatement des structures sociales. Si le marxisme de Foucault a pu être parfois qualifié d’hétérodoxe, cet objectif n’est cependant pas sans rappeler l’horizon de la société sans classes tel qu’il se dessine à travers l’œuvre de Marx et dans la continuité du socialisme scientifique. Il s’agira donc de s’intéresser à ce que ces expériences comme la drogue, le sexe ou la vie communautaire peuvent porter de destructeur pour la société et de leur impact sur la socialisation réelle au crépuscule du 20e siècle et à l’aube du 21e.

 

L’œuvre de Michel Houellebecq est assurément la plus emblématique de ce pessimisme du tournant du siècle quant à la capacité de l’individu à se réaliser dans la remise en cause des structures sociales. Au-delà du cynisme éculé des personnages houellebecquiens, l’auteur formule une analyse des rapports de domination au sein d’une société qui semble progressivement revenir de cette mystique de l’ « expérience » promue par Michel Foucault. Dans ses premiers romans, notamment Extension du domaine de la lutte et Les Particules élémentaires, parus respectivement en 1994 et 1998, Houellebecq constate en effet l’échec patent des idéaux libertaires et individualistes de la pensée 68. Ceux-ci n’auraient conduit, selon lui, qu’à une extension de la compétition économique libérale à l’ensemble des domaines de la vie en société. Ainsi de l’expérience sexuelle, réduite dans Extension à une pure guerre économique entre l’élite, dotée d’un solide capital matériel et jouissant de nombreuses conquêtes, et les prolétaires sexuels réduits à des pratiques solitaires, à la prédation autour des boîtes de nuit ou à la fréquentation des réseaux de prostitution. La vie communautaire, souvent associée à une sexualité plus libre, est également critiquée dans Les particules élémentaires comme le point de chute de tous ces « perdants » à la recherche désespérée d’une partenaire pour exister. Dans ce monde de la compétition économique étendue au domaine sexuel, c’est la possibilité même de la rencontre humaine et du rapport amoureux qui est annihilée : « Phénomène rare, artificiel et tardif, l’amour ne peut s’épanouir que dans des conditions […] en tous points opposées à la liberté de moeurs qui caractérise l’époque moderne. Véronique avait connu trop de discothèques et d’amants ; un tel mode de vie appauvrit l’être humain […]. L’amour résiste rarement à une année de vagabondage sexuel, jamais à deux », peut-on lire dans Extension. Et les personnages de Houellebecq qui choisissent d’embrasser cette réalité économique à la recherche probable de l’éclatement du sujet promis par Foucault n’en connaissent pas moins un sort tragique. Ainsi de Christiane qui, dans Les Particules élémentaires, se suicide pour avoir subi une rupture de la colonne vertébrale à la suite de rapports trop nombreux et trop violents dans un club échangiste (le « Bar-Bar »). Houellebecq conclut en ces termes son roman de 1998 ainsi qu’une certaine trajectoire de la pensée française incarnée par Foucault, ramenant ultimement l’horizon des expériences d’éclatement du sujet à une négation de l’humain culminant dans l’acte du meurtre : « Ils étaient en fait, tout comme leur maître le marquis de Sade, des matérialistes absolus, des jouisseurs à la recherche de sensations nerveuses de plus en plus violentes. […] Après avoir épuisé les jouissances sexuelles, il était normal que les individus libérés des contraintes morales ordinaires se tournent vers les jouissances plus larges de la cruauté ; deux siècles auparavant, Sade avait suivi un parcours analogue. En ce sens, les serial killers des années 90 étaient les enfants naturels des hippies des années 60. »

 

La référence à Sade n’est pas innocente ici, et il faut en effet se pencher plus avant sur les implications éthiques et politiques de l’œuvre du marquis pour conclure au caractère destructeur de cette chaîne d’expériences. En effet, s’il est admis que le principe du désir réunit en un même geste les deux pôles freudiens de la pulsion de vie et de la pulsion de mort, il n’en reste pas moins que les expériences sexuelles et sensorielles de ces personnages culminent fréquemment dans le meurtre. Aussi Albert Camus, dans L’homme révolté, a-t-il qualifié l’œuvre de Sade de « négation absolue », là où Raymond Queneau établissait un lien avec le sadisme et le totalitarisme — deux lectures rejetées par Foucault lui-même. Toujours est-il que les rares passages politiques de l’œuvre du marquis, tel le célèbre pamphlet « Français encore un effort pour être vraiment républicains » inséré dans La Philosophie dans le boudoir, font l’éloge du meurtre, conçu comme un principe inhérent à la nature humaine. L’homicide se trouve ainsi légitimé sur le même mode que les expériences sexuelles les plus extrêmes : il s’agit pour l’individu d’affirmer une présence à soi et au monde passant par le canal du désir, et qui culmine le cas échéant dans la négation de l’autre. Ce principe destructeur du désir déchaîné se trouve vérifié dans certaines productions contemporaines, notamment dans des travaux comme ceux de la cinéaste Claire Denis. Dans son film Trouble every day, paru en 2001, la réalisatrice explore la rapide et brutale descente vers l’horreur d’un voyage de noces, lorsqu’un couple d’Américains laisse libre cours à un désir sexuel dont la face sombre culmine dans le sang et l’anthropophagie. Aussi le libre jeu des expériences et la dynamique d’affirmation de soi dans l’éclatement de sujet semblent-ils culminer au soir du 20e siècle, chez Michel Houellebecq comme chez Claire Denis, non pas dans une « socialisation réelle » délivrée des rapports de sujétion mais bien plutôt dans une « dissociété » au principe anarchique, où seule règne la loi du désir.

 

Comment dès lors échapper à cette mécanique de déclin vers une société déshumanisée — que ce soit sur le mode de la compétition économique ou de la brutalité du meurtre ? Comment, pour reprendre le fil de notre interrogation, réarticuler un rapport humain sur les ruines du sujet et des utopies révolutionnaires ? Tout un pan de la philosophie française de la deuxième moitié du 20e siècle s’est précisément confronté à cette question, autour notamment de Paul Ricoeur et d’Emmanuel Lévinas. Ici, la logique foucaldienne est radicalement renversée, puisque l’expérience n’est plus conçue comme affirmation de soi mais comme recherche de l’autre. La « société future » n’y est plus placée sous le signe de l’éclatement du sujet mais sous celui d’une expérience de l’altérité qui serait le mode privilégié du rapport à soi : soi-même comme un autre, pour paraphraser le titre d’un ouvrage de Paul Ricoeur paru en 1990. Pour reprendre les auteurs cités plus haut, c’est là le sens de la recherche de Claire Denis dans un film comme L’Intrus, adapté d’un récit éponyme du philosophe Jean-Luc Nancy, qui explore le rapport à l’altérité à travers l’expérience d’une greffe du cœur. C’est également le sens de l’œuvre cinématographique de Michel Houellebecq, discrète mais importante, dans laquelle il explore les possibles reconfigurations et réarticulations d’un rapport authentiquement humain à travers une série de court-métrages érotiques. Dans un monde manifestement post-humain qui rappelle le cadre de La Possibilité d’une île, les mouvements des corps et de la caméra semblent retisser la possibilité d’un contact, d’une expérience partagée, dans des séquences marquées par une poésie houellebecquienne résolument portée sur la tendresse. Le court-métrage « La Rivière », paru en 2001, se termine ainsi sur ces vers : « Enlacé de caresses / Un monde entrelacé / Nous recréons l’espace / Nous recréons l’espèce ».

 

 

Au terme de cette traversée, il apparaît possible de conclure avec Michel Foucault que si le 20e siècle a bien constitué un « siècle des expériences », celles-ci n’ont pas débouché sur la libération promise mais, au contraire, sur une problématisation des rapports humains entre des sujets proprement crevés, éclatés sous le poids de leurs désirs. Aussi le mouvement contemporain est-il celui d’une réarticulation du social autour de l’expérience de l’altérité, qui n’exclut pas le sexe ni la drogue, et pourrait déboucher sur une conscience véritablement renouvelée qui soit celle d’une humanité partagée. Plutôt que dans les utopies et les discours sur la « socialisation réelle », c’est dans la reconstitution des rapports humains que se prépare la société future. C’est peut-être le sens à donner à cette remarque du philosophe Jean-Luc Nancy, qui conclut un court ouvrage de réflexion politique intitulé Que faire ?, publié au début de l’année 2016 : « Mieux qu’une révolution : une résolution ».

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