• Nathan MAUREL

Les besoins et les pièges de l’identité européenne, ou la possibilité pour l’UE d’entrevoir un horiz

« Voilà pourquoi tant d’Européens ont du mal à croire en leur nouvelle institution : comme la Mort ne la domine pas, comme elle ne joue plus le rôle de cause, de fondation, de passion, d’idéal ni de moteur – par un bonheur inconcevable, elle ne fait plus rêver –, l’Europe n’est pas encore politiquement, historiquement reconnaissable. Trop nouvelle ».

(Michel Serres, 2016 : 124)


Le constat établi en ces termes par Michel Serres auquel nous pourrions ajouter que l’Europe, en plus d’être « trop nouvelle », est également trop faible et trop froide, constitue un socle pertinent pour se demander quels horizons s’ouvrent à l’Europe aujourd’hui. Car constater le manque d’identification et de reconnaissance revient questionner le besoin d’une identité, du reconnaissable. Il s’agit moins ici de questionner le champ des horizons possibles pour l’UE que sa propre possibilité d’en entrevoir un : pour entrevoir l’horizon, l’UE doit être clairement identifiée et identifiable par chaque entité qui la compose, comme par chacun de ses observateurs extérieurs.


La présente réflexion est faite de deux mouvements. En effet, cette entité politique européenne, l’Union européenne (UE), est « trop nouvelle », pas encore « reconnaissable », au point où l’existence d’une identité qui lui est propre surgit comme sa condition de vie et de survie, depuis que la guerre n’est plus son moteur. Cependant, cette nouvelle institution, si elle a besoin d’une identité, ne peut en créer une nouvelle ex nihilo – même les philosophes libéraux, à l’instar de John Rawls (1995), les moins attachés à une logique identitaire, estiment qu’on ne peut pas partir de rien pour bâtir l’identité collective d’une institution. Au contraire, je défendrai dans cet article que cette identité doit s’appuyer sur ses deux fondements : les peuples qui la composent et son passé. Malgré le caractère novateur et extraordinaire de la structure politique de l’Union européenne, celle-ci a besoin d’un socle capable de fédérer les nations et les peuples qui la composent dans le nouvel espace politique qu’elle promeut. Oui, l’UE a besoin d’identité, d’abord dans la fonction identificatrice, interne et externe, que la notion d’identité pose.


L’UE, en quête de légitimité et d’ancrage, souhaite entrevoir un horizon de pérennité et de stabilité. Demandons-nous ici si le soutien d’une identité qui lui est propre est un moyen, sinon le moyen d’y parvenir, quel que soit l’horizon qu’elle se fixe. Il s’agit davantage de concevoir l’identité comme une condition de possibilité d’avenir que comme un but en soi. Questionnons également le fondement de cette identité – s’il peut y en avoir un –, ses effets, ses implications sur les identités nationales et sur un passé européen tout aussi fort que délicat. Interrogeons également les fonctions de cette identité : vient-elle instiller une ferveur entre Européens ou, au-delà, doit-elle être affirmée et célébrée dans le monde entier ? Vient-elle suppléer les identités nationales ou s’y conformer ?


Dans ce qui suit, je soutiendrai que l’Union européenne ne peut se passer d’une identité si elle compte s’affirmer (I), d’abord pour stimuler l’action politique en son sein (I. A) mais également afin de produire une cohésion entre ses membres vis-à-vis des autres puissances mondiales (I. B). Mais cette Union européenne « trop nouvelle », pour reprendre les mots de Michel Serres, ne peut concevoir son identité sans fondements, comme si elle pouvait être créée ex nihilo (II) : elle doit reposer sur une entière reconnaissance et implication des peuples et des divers héritages qui ont permis sa création (II. A) et éviter l’impasse que représente l’oubli de son passé, tombeau de l’Europe, si elle entend, au-delà de son affirmation, se projeter vers l’avenir (II. B).


I - L’identité, substance nécessaire pour l’affirmation de l’objet politique


A/ Au-delà des intérêts et des droits : une communauté politique européenne active


Si ce sont davantage des intérêts partagés qui ont poussé les Européens à s’unir dans une nouvelle entité politique (Scharpf : 1999 ; Majone : 1996), il n’empêche qu’ils ne sont guère suffisants pour animer une Union européenne qui, depuis le traité de Maastricht (1992), est aussi une entité politique comportant une citoyenneté européenne (article 9 : « Est citoyen de l’Union toute personne ayant la nationalité d’un Etat-membre »). Cette citoyenneté, qui a logiquement entraîné une forme de politisation de l’UE, y compris une politisation négative, a fait surgir des débats et des critiques, constitutifs d’une communauté politique vivante.


En formulant un nouveau modèle théorique du « commun » à l’échelle européenne, Jonathan White (2010) argue qu’une conception minimaliste (thin) du commun, basée sur le partage d’intérêts économiques ou sécuritaires, doit être dépassée – tout comme la conception maximaliste (thick), basée sur un patrimoine culturel, au premier rang duquel beaucoup placent des racines chrétiennes. Dans ces deux approches du commun, le citoyen est tenu à distance de toute activité politique, son contrôle sur les représentants étant considéré comme une entrave à l’efficacité de leurs actions. Il y a une citoyenneté statutaire et une citoyenneté effective. Ici, la seconde est inexistante quand la première n’est que vitrine. Jonathan White montre qu’il y a, derrière les conceptions minimaliste et maximaliste, une dépolitisation dangereuse qui guette, au point de mettre en péril l’édifice établi.


Aussi, il est impossible de nier l’actuel essoufflement de la rhétorique des partisans d’une approche minimaliste qui, à l’image de certains mouvements souverainistes, appellent à une simple union d’intérêts et d’intéressés, face à une concurrence mondialisée et toujours plus violente : les positions se crispent du fait même de l’évolution de la nature de l’UE, devenue une communauté à part entière, dépassant de simples intérêts ; il est aujourd’hui question de retrait total ou d’approfondissement, mais pas d’union de simples intérêts, position inaudible que l’UE, par ses mutations, a progressivement étouffée. Quelle que soit la justesse de tels arguments, force est de constater qu’ils n’empêchent pas la remise en question de l’édifice européen et le repli sur des positions nationales qui justement, entendent bien régler ces questions sécuritaires et commerciales à l’échelle nationale.


Au-delà des intérêts, d’autres avancent les droits comme pilier souhaitable à l’affirmation de l’objet politique européen. La position libérale-républicaine du patriotisme constitutionnel est séduisante à bien des égards. D’abord parce qu’elle établit, comme le soutient Jürgen Habermas (1992 : 28), qu’il n’est pas impossible d’envisager une citoyenneté commune et active au niveau européen, puisqu’il « n’y a qu’un lien contingent et historique et non pas conceptuel entre républicanisme et nationalisme ». Aussi et ainsi, en faisant de la citoyenneté un statut juridique composé de droits et de devoirs délié de la nationalité mais dont les principes constitutifs sont fortement enracinés dans des histoires nationales particulières, il place cette reconnaissance de la citoyenneté démocratique et de la culture politique de la liberté qui la sous-tend comme ferment fédérateur des citoyens européens, bien le plus précieux qu’ils ont en commun et dont ils sont fiers – d’où le terme de patriotisme constitutionnel.


S’il existait en 1992 pour Habermas des raisons d’être « prudemment optimistes » (1992 : 36), j’adopterai ici le point de vue de Richard Bellamy et Dario Castiglione pour affirmer qu’au-delà des intérêts partagés et des droits que les citoyens de l’Union européenne ont en commun, l’UE a besoin d’une identité fondée sur la participation active de ses citoyens pour s’affirmer. Dans leur article éloquemment intitulé « Beyond Community and Rights : European Citizenship and the Virtues of Participation », Dario Castiglione et Richard Bellamy renvoient les conceptions communautarienne et libérale dos-à-dos, au motif qu’elles interprètent toutes deux la citoyenneté de façon plus passive et verticale. Ils développent une autre critique à l’égard de ces deux approches, celle de supporter une conception de la citoyenneté trop consensuelle, voire même « timide » (2008 : 175) : « both views tend to reduce the role and importance of disagreement as an essential component of politics ». Cette timidité a trop longtemps été constitutive de l’UE pour qu’elle lui permette aujourd’hui de se diriger vers l’horizon pourtant vital d’une démocratie active, et renouvelée. Se vantant souvent, parfois avec des contresens historiques, d’être le berceau de la démocratie en faisant référence à la Grèce antique, l’UE peut et doit être le laboratoire d’une nouvelle forme de démocratie, inclusive et active.


Notons donc l’idée qu’une identité européenne fondée sur la participation active de ses citoyens, au-delà des intérêts et droits qu’ils ont en commun, mais en-deçà d’une tradition culturelle est la condition sine qua non pour l’affirmation de l’UE, la citoyenneté statutaire étant alors complétée d’une citoyenneté effective. Le citoyen européen ne peut être fier de sa citoyenneté s’il ne peut l’exercer réellement. Il a besoin d’une citoyenneté forte et active pour affirmer son identité européenne, ce qui lui manque aujourd’hui, ce dont dépend l’avenir de l’UE.


B/ L’identité européenne en renfort de l’identité nationale : souci de cohésion


L’Union européenne, puissance continentale et mondiale, ne peut se passer de cohésion interne pour affirmer à la fois sa légitimité et sa puissance mondiale : elle ne peut y parvenir qu’avec une identité qui lui est propre. L’UE a besoin d’affirmer une spécificité européenne qu’elle n’a cependant pas besoin d’inventer. En effet, comme l’analyse de manière critique Valérie Rosoux (2007) concernant l’enjeu mémoriel, la quête de légitimité interne et la quête de puissance à l’extérieur ont motivé la rédaction d’une trame historique commune. Critique envers un récit unique et homogène, Rosoux rejoint Bellamy et Castiglione sur une identité de désaccords, reposant sur l’expression des divergences, en quelques sorte sortie de la « timidité » que les deux auteurs dénoncent dans leur article.


Je soutiendrai qu’il en va de même au-delà de cas précis concernant l’histoire de l’Europe et sa mémoire : si l’UE veut asseoir sa légitimité et sa puissance, elle doit disposer d’une identité. Une identité qui lui est à la fois propre et partagée par ceux qui la composent.


Car ceux qui la composent ont d’abord une appartenance nationale qu’il s’agit de concilier avec l’appartenance européenne, trop souvent présentée comme nocive et incompatible avec cette première. C’est un défi majeur, car c’est pourtant lorsque l’identité européenne vient en renfort de l’identité nationale que l’UE affirme sa spécificité tout en préservant celle des citoyens qui la composent. L’écrivain espagnol Antonio Muñez Molina décrit ce renfort-là : « Je me rappelle fort bien lorsque je vivais aux Etats-Unis durant les années de crise en Espagne, la joie avec laquelle de nombreux économistes américains prédisaient l’effondrement immédiat de l’euro. Je me rappelle avoir découvert véritablement aux Etats-Unis ce que je n’aurais peut-être pas su voir si je n’avais été là-bas : la valeur de mon identité européenne. Il ne s’agissait pas là d’une adhésion abstraite, mais d’une attitude radicale, immédiate, fondée sur des éléments aussi tangibles que l’éducation publique, la santé universelle, le rejet de la torture et de la peine de mort » (2019). Au-delà des valeurs que l’auteur attribue à la spécificité européenne, il est ici intéressant de voir que l’identité européenne qu’il évoque et qu’il ressent se construit par opposition à un monde extérieur dont la globalisation n’empêche pas l’affirmation d’identités particulières, comme le soutient notamment Anthony Appiah dans son modèle du « cosmopolitisme enraciné » (« rooted cosmopolitanism ») (2002 ; 2005). Alors oui, l’UE a besoin d’une identité pour s’affirmer dans le monde. Sans identité, sa crédibilité auprès de ses Etats-membres et des autres puissances mondiales, alliées ou non, est entachée. Sans identité, l’attachement de ses citoyens à son égard est inexistant. En effet, seule l’identité lui permettra d’être reconnue, c’est-à-dire clairement identifiée comme un tout, et d’être reconnue comme légitime dans ses actions, que ce soit en son sein comme dans le monde.


Cependant, je rejoins Cathleen Kantner (2010) lorsqu’elle prend position pour le dépassement d’une définition de l’identité collective européenne fondée sur une identification purement numérique. En effet, l’identification numérique, qui suppose du collectif dans le partage de critères objectifs perceptibles par l’observateur neutre ou externe (unité géographique, tendances démographiques communes, héritages historiques communs, proximité idéologique, etc.), « n’atteste en rien une adhésion au groupe » (2010 : 229). L’observateur neutre ou externe ne percevra du commun que dans une identité clairement définie par opposition à d’autres identités – il n’en voit pas dans des critères pourtant objectifs mais incapables de démontrer une quelconque adhésion, tant de la part des citoyens européens à l’égard de l’objet politique qui les unit qu’à l’égard-même de ces critères mobilisés. L’enjeu pratique pour l’Union européenne est de bâtir une véritable citoyenneté européenne. C’est de son statut et de son contenu dont dépendra l’adhésion des citoyens européens à l’UE ; la promotion de son identité est le seul ciment qui le permette. Voici son défi pour l’UE : faire de sa citoyenneté une composante majeure de son identité.


II - Les écueils d’une nouvelle identité sans fondements ni peuples


A/ Peuples et héritages, socles de l’identité de l’UE


L’Union européenne a beau répéter que ce sont les peuples des nations européennes qui sont à son fondement, la réalité de la prise en compte des peuples européens et de leurs cultures respectives dans les structures et actions de l’UE est bien différente. La fin du « consensus permissif » avec Maastricht (1992) rend le besoin d’une identité encore plus criant pour l’UE. Souvent perçue comme le cheval de Troie de la mondialisation néolibérale, l’UE, constatant le déficit d’appartenance commune vu précédemment, est tentée par la création de toutes pièces d’une identité, d’une culture européenne nouvelle, bref d’une euroculture propre à l’Union, mais détachée de ceux qui la fondent. A cet égard, je rejoins Yves Hersant (2005) : l’écueil principal pour l’UE est de prendre l’euroculture, née de techniciens, pour ce qu’elle n’est pas, à savoir la culture européenne, et d’en faire le socle de son identité : « Tantôt enjeu de la compétition entre Etats, tantôt secteur économique dont on escompte le développement, tantôt simple flux d’échanges qu’il suffirait de gérer au mieux : l’euroculture est toujours une réduction de la culture européenne » (2005 : 105). En effet, cette réduction est un reniement de l’UE envers l’Europe, qui n’assume qu’une part de l’héritage européen étant donné sa technicité et sa nouveauté.


Car le plus grand danger de cette identité dont l’UE a besoin est d’être centrée sur autre chose que ce qui la légitime : les peuples des nations qui la composent. Au-delà d’une assise et d’une utilité purement institutionnelles afin d’appuyer décisions et structures politiques supranationales, l’identité peut et doit se baser sur des pratiques politiques qui permettent l’inclusion de ces peuples, des pratiques politiques nouvelles capables de faire de l’identité européenne un véritable renfort de l’identité nationale. Entendons « peuples » dans deux sens distincts. D’abord l’inclusion dans l’identité de l’UE de l’héritage culturel et historique de chaque nation, sans vouloir l’occulter ou pis, l’homogénéiser. L’UE n’a finalement rien à inventer aux fondements de son identité, tout est là, elle doit seulement considérer cet ensemble d’héritages avec sérieux. Entendons également « peuples » dans un autre sens, hors des cadres nationaux, celui prôné par la théorie demoi-cratique : chacun des demoi (des peuples) n’est pas forcément fixé à un cadre national mais est mouvant, résultant du partage des effets de mêmes politiques européennes pour différents groupes qui se retrouvent dans plusieurs cadres nationaux (Jean-Werner Müller (2011 : 200) évoque une demoi-cratie européenne déterritorialisée : « not so much as mutual recognition of fixed national demoi »). Cette seconde acception des « peuples » suppose donc un dépassement du pur cadre national, particulièrement en termes de participation politique : « To have meaning, participation must apply as much to civil society as to the state » (Castiglione, Bellamy, 2008 : 182).


B/ L’oubli ou l’égarement de l’identité


Mais c’est fondamentalement à l’égard de son passé que l’identité dont a besoin l’UE doit se définir, et ce d’une manière totale et sérieuse, c’est-à-dire ni partielle ni partiale.


Si je rejoins Chantal Delsol et Jean-François Mattei (2010) pour soutenir que l’identité de l’UE ne s’invente pas car elle réside en grande partie dans l’affirmation de son passé, je m’oppose aux auteurs dans la mesure où ils proposent une lecture partielle de ce passé, vantant l’exception européenne et les « mérites qui nous distinguent » (Jacques Dewitte, Jean-François Mattei) pour l’affirmation d’une identité fière, trop fière pour se considérer comme une exception. Entre la fierté et la repentance, l’identité de l’UE doit se baser sur une lecture sérieuse de son passé, davantage historique que politique : il ne s’agit pas là d’une approche intermédiaire entre la fierté et la repentance, mais bien d’une posture spécifique, davantage basée sur la fidélité à l’égard du passé : considérer ce passé comme un tout et l’assumer en bloc, sans s’en vanter ni le cacher ; il est entier.


Plusieurs écueils sont fortement à éviter. Comme l’est une lecture partielle du passé, une mémoire unique est impossible et impensable : « il n’est ni réaliste ni souhaitable de chercher le fondement de la légitimité politique de l’Union dans un unique « narrative » européen » (Nicolaïdis, Pélabay, 2007 : 69). Une lecture homogène du passé est évidemment un autre écueil d’autant plus dangereux, comme le souligne Valérie Rosoux (2007 : 228) : « Le but du discours européen n’est pas d’imposer une seule lecture de l’histoire, mais de penser les conditions d’une cohabitation d’expériences différentes. […] Le but des responsables officiels ne peut être d’élaborer un récit consensuel ».


Ainsi, est véritablement européenne l’identité qui saura reconnaître avec objectivité l’ensemble de ses actes, les pires comme les meilleurs, et en faire son identité. Cette force de critique et de mesure à l’égard de son passé autant glorieux que chaotique, l’UE peut en faire une force, sans oublier que ce passé n’est pas le sien, « trop nouvelle », mais celui des nations et des peuples qui la composent. Faire un tri dans le passé, c’est s’égarer. Ainsi, l’héritage chrétien de l’Europe ne peut être brandi comme argument politique ou pis, comme critère d’adhésion à l’UE, mais doit être considéré comme une réalité historique mais pas unique (l’Europe a aussi des héritages judaïque, musulman, celte, païen, etc.). Faire un tri dans l’histoire, c’est façonner une mémoire qui ne peut répondre aux défis de cohésion et de respect des différences qui se posent à l’UE aujourd’hui. Pas d’identité sans une certaine éthique de la mémoire, une certaine exigence envers ce qui nous précède et nous construit, nous, Européens : « Qui de nous n’a jamais vu une personne frappée par la maladie d’Alzheimer : ayant perdu une grande part de sa mémoire, elle a égaré aussi son identité » (Todorov, 2007 : 335).


De cette position découle l’impossibilité de promouvoir une Europe qui se fait l’incarnation d’un humanisme spécifique. Regarder le passé européen dans son ensemble et avec sérieux, c’est rapidement se rendre compte de l’impossibilité d’une telle posture.


Toutefois, l’UE peut et doit porter une identité qui revêt une autre forme de spiritualité qui évoque une approche éthique unique du passé, celle de mémoires en paix. Quand Jean-Marc Ferry considère que la constitution d’une « communauté d’histoire » est « l’élément le plus profond d’une communauté morale » (2000 : 160), Tzvetan Todorov complète cette réflexion en montrant que c’est davantage le statut accordé à la mémoire que son contenu qui importe : « Les Européens seront non ceux qui partagent la même mémoire, mais ceux qui sauront reconnaître (…) que la mémoire du voisin est aussi légitime » (2007 : 344). En complément substantiel de cette importance accordée au statut de la mémoire commune et à celle de l’autre, l’éthique du pardon portée par Paul Ricoeur (1992) est le point d’orgue de la substance de cette identité dont l’UE a besoin : le pardon n’efface pas la dette, car nous restons héritiers du passé (d’où l’importance de le prendre avec sérieux dans son ensemble), mais permet la délivrance de tout son poids. Quelle meilleure éthique que celle-ci pour un objet politique « trop nouveau », pour reprendre Michel Serres, mais qui peut dans ce cas, se projeter dans l’unité à la lumière du passé, de ses passés ?


* * * *


Il semble n’y avoir qu’une seule voie pour l’Union européenne de transformer en une force ce qui la caractérise et représente pour elle un étau redoutable : faire de sa position complexe entre unité et diversité le ferment de son identité. En effet, l’Union européenne, comme nous l’avons analysé, est un objet politique qui entend porter une citoyenneté unique et s’affirmer dans le monde en tant que puissance. Elle n’y parviendra que par la mise en valeur d’une identité qui lui est propre, spécifiquement européenne, c’est-à-dire capable de concilier l’unité et la diversité – celle des économies, des droits, des cultures, des mémoires, etc. Pour cela, l’Union européenne n’a pas besoin d’ériger une nouvelle identité ex nihilo, comme l’impasse que représente l’euroculture, mais de s’appuyer sur ce qui la constitue : cette force unique d’allier unité et diversité. Le geste fondateur est plein de sens, tout comme l’identité qui en découle est pleine de chaleur – au-delà des intérêts et des droits partagés : il consiste à être en paix avec son passé. Le passé de l’Union européenne est très récent ; ceux des peuples et des nations qui le composent sont une richesse qu’il faut considérer pleinement. Maintenant que l’Europe n’a plus la mort à ses trousses, l’Union européenne en paix ne peut renier ce qui fait son identité : l’unité et la diversité de ses fondements, d’abord historiques. Si elle suit cette posture de fidélité envers son passé, et donc envers ce qui la constitue, l’UE pourrait entrevoir un horizon démocratique apaisé, du fait d’une identité forte et exigeante, qui innerve chacune de ses actions, parce qu’enfin constitutive de chacun de ces dernières. Mais c’est seulement par une profonde réflexion sur son identité que l’UE pourra entrevoir l’horizon, quel qu’il soit, au risque de sombrer dans celui de l’inertie et de la défiance.

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